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4 juin 2010 5 04 /06 /juin /2010 09:46

 

 

 

« 6 000 kilomètres pour la gloire ». La route est longue. Mais il conjugue à merveille les éléments. La direction choisie, ambitieuse mais humble, la vitesse, risquée mais maîtrisée.

 

Lalcko, homme de l'ombre, là où la plupart sont attirés par les projecteurs. Forcément, le chemin se fait plus scabreux, on roule de nuit, les virages se succèdent. Phares éteints pour mieux surgir de nulle part, même si l'on est présent à chaque coin de rue. Rouen, Créteil, Yaoundé. Les rues sont nombreuses, les destins parfois communs. Du jour au lendemain, « tout le monde est broke ».

 

L'eau lave mais l'argent rend propre. L'argent, là n'est pas vraiment le sujet, c'est pouvoir être propre qui compte. Un hommage à « ceux que l'eau n'a pas assez lavés pour plaire aux putes savonnées ». Faire du son sale, la « faute de goût nécessaire » afin de livrer la vérité telle qu'elle est. Brute, sans fioriture, si complexe pourtant. Plusieurs niveaux de lecture, comme souvent avec le personnage.

 

Ni dans la revendication ni dans l'appropriation d'un numéro de plaque d'immatriculation. Extension du territoire, le monde entier est sien, même si l'Histoire le remmène à ses racines. Une histoire, une vraie.

 

Un jour, Pit lui a dit: « tu sais, l'argent c'est que dalle ». Normal, ils ont le mental. On est venu équipé donc. Armé d'un dictaphone, le viseur sur l'Indomptable. Mercredi 17 février, 00.30 am., une ruelle sombre du sud parisien, la voiture est garée, la radio coupée, le dictaphone enclenché. Face à face avec le Camer' most wanted. « Les yeux dans les yeux pour qu'on puisse le lire »

 

 

 

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Diamantaire : Époque 45 Scientific, Les Voix Suprêmes, une phrase lourde de sens selon moi: « Les vrais négros habitent l'Histoire, pas la géographie ». Est-ce que tu peux me développer ça ?

 

Lalcko : Ouai, « Les vrais négros habitent l'Histoire, pas la géographie ». En fait, j'ai dit ça parce qu'à l'époque les gens étaient très marqués par l'appartenance à un territoire, à un département ou à une zone... Même si je peux comprendre qu'on se reconnaisse d'un endroit, comme je suis fier de venir de là où je viens, mais je trouvais que c'était un peu trop cloisonné et que c'était pas par le lieu, par la provenance qu'on définissait la qualité du produit. C'est-à-dire, il suffisait que tu dises que tu viennes de tel endroit pour justifier le fait que t'es un bon rappeur ou que t'aies le droit de rapper.

Voilà, il est plus important à mes yeux de marquer l'Histoire, ses contemporains avec des faits, des actes. Après; c'est une image aussi, Histoire et Géographie...

 

 

D : Il y a plusieurs sens en fait. Moi je l'avais perçu d'une manière différente, souvent il y a des conflits entre Antillais et Africains, qui sont les « vrais noirs »...

 

Lalcko : Ouai mais c'est vraiment ça, en fait c'était pour casser tout ça. Je pensais que tu me l'avais posée dans un sens rap en fait. Mais c'est vraiment un fait de vie. Quand tu regardes l'Histoire des noirs, il y a eu un grand débat: qui est Africain, qui ne l'est pas... Comme s'il y avait des grades dans les couleurs. Comme s'il y avait de meilleurs noirs, de meilleurs blancs... C'était ça le sens général et comme c'était dans le contexte d'un morceau de rap, c'est pour ça que je t'ai d'abord parlé du sens particulier.

 

 

D : Justement, tu critiques le fait que l'on établit parfois des grades entre les noirs, et je t'ai entendu souvent, dans une chanson en particulier en fait, critiquer des auteurs comme Calixthe Beyala ou Gaston Kelman. Comment les considères-tu ? Est-ce qu'on peut les définir comme des Bounty ?

 

Lalcko : C'est une question super intéressante. Tu sais qu'ils sont de la même origine que moi, ils sont d'origine camerounaise. Moi, je les regarde avec plusieurs dimensions en fait. Je les regarde comme étant des représentants de la communauté Afro en France. Parce que ce sont des gens qui ont quand même accès aux médias, Calixthe Beyala ayant écrit de grands ouvrages... Elle a été invitée sur de nombreux plateaux, Gaston Kelman pareil. En tant que représentants de la communauté Afro, malheureusement, ils ont quand même un devoir. Si tout simplement ils venaient exposer leurs idées en disant des « moi, je pense » mais ils viennent uniquement donner la leçon, « eux ne sont pas bons », « moi, je suis noir et je n'aime pas le manioc », « ce n'est pas ça que d'être Africain »...

Voilà Gaston Kelman, tu sais qu'aujourd'hui il travaille dans l'équipe d'Éric Besson... Pour réfléchir à la thématique de l'intégration des noirs en France. Des jeunes issus de familles africaines en France.

Donc il réfléchit sur les problèmes entre guillemets de la jeunesse française. Donc de toi et de moi. Gaston Kelman, tu vois... Mais quand j'ai critiqué ces gens-là, il faut savoir que j'ai critiqué leurs œuvres, pas eux. Ce n'est pas des attaques personnelles. Et, à aucun moment, je me suis senti supérieur humainement à eux parce que j'ai une pensée et eux une autre. Donc c'est pas des dégradés de noir. Je me suis adressé à eux comme si aujourd'hui je parlais du maire de Créteil ou de Rouen. C'était pas dans le sens « les bons négros c'est nous; les mauvais négros c'est eux ». Parce que tu sais les choses évoluent tellement... Tu vois, par exemple, dans l'album qui va sortir, j'ai fait une phrase sur Dadis Camara, sur laquelle je suis encore en train de réfléchir. C'est difficile de travailler avec les contemporains parce que tu ne sais pas comment l'Histoire évolue, comment les choses bougent. Mais là, c'était vraiment une opinion dans Diamants de Conflit, dans le sens où voilà ce sont des gens qui ont une certaine visibilité, qui passent dans des mass media... Et vu les choses qui se passent en France, ils pourraient soulever de vraies questions et essayer d'apporter de véritables réponses ou, à défaut de pouvoir le faire, laisser la parole à ceux qui sont aptes à le faire. Je ne trouve pas leur discours constructif. Sur le moment ça fait son effet car il y a le petit côté exotique mais ils n'ont tout simplement rien à dire. Gaston Kelman est pour moi quelqu'un qui a un double discours et qui fait de la démagogie afin d'être connu. A lui de me prouver le contraire.

 

 

D : Tant qu'on en est à parler des auteurs camerounais, est-ce que tu sens plus proche d'un auteur comme Mongo Beti ?

 

Lalcko : Je respecte vraiment ce monsieur pour la qualité de ses ouvrages. Paix à son âme. Il a marqué la littérature quand même. Après, est-ce que je peux me sentir plus proche d'un auteur qu'un autre... Je ne saurais pas te dire. Là où il me rend vraiment fier, c'est qu'il a été prof dans le lycée où je suis allé, le lycée Corneille, à Rouen. Donc moi qui étais souvent absent des cours, je jouissais quand même d'une bonne image, vu que je me débrouillais pas trop mal en philo et en français, on me disait « peut-être qu'un jour tu seras comme Mongo Beti... ». Je me cachais un peu derrière ça en fait. [sourire]

 

 

 D : On va continuer sur des sujets un peu plus légers, à moins que t'aies quelque chose à dire à propos de la négritude par exemple ?

 

Lalcko : Comment t'expliquer... [il réfléchit un bref instant] Moi, mon père est quelqu'un qui a fait de la politique, qui était opposant au système en place dans mon pays d'origine et qui l'est toujours d'ailleurs. Et il l'a payé très cher. A notre premier retour au Cameroun, il a été incarcéré pendant une bonne période à cause de ses opinions. Il appartenait à un parti politique qui s'appelle l'UPC (l'Union des Populations du Cameroun), c'était le premier parti au Cameroun. C'est un parti nationaliste qui s'est battu contre... pour la liberté du Cameroun tu vois. Ça a été un peu le déclencheur de tous les mouvements organisés par de jeunes intellectuels Africains. Les Kwame Nkrumah s'en sont inspirés... La preuve: beaucoup de militants qui venaient chez nous quand on était jeune avaient été hébergés par les Kwame Nkrumah à l'époque où ils étaient pourchassés au Cameroun. Ils ont provoqué beaucoup de choses en Guinée, au Ghana... Tu vois, moi j'ai hérité de cette culture; donc forcément je suis pas vraiment dans le thème de la négritude. Je le lis comme toi tu pourrais le lire. Pour forcément apprendre qui je suis, même si aujourd'hui je ne me cherche plus trop.

Moi, la période qui m'a le plus marqué, c'est vraiment la période post-pseudo indépendance tu vois. Parce que c'est la période qu'a vécu mon père, les années 60... Aujourd'hui, en Afrique, on est en train de fêter les cinquantenaires, tu sais les 50 ans d'indépendance, on est censé sauter de joie... Moi je comprends pas toujours pourquoi on devrait, je suis plus réservé que beaucoup de gens. Même si je suis quand même content parce que les pays commencent à se développer pour certains, et puis à couler un peu plus que dans les années 40 pour d'autres...

Donc voilà je suis plus influencé par les années 60, puis après 80, la renaissance des mouvements clandestins, les jeunes Africains qui sont venus faire leurs études ici comme le cas de mes parents, et qui ont côtoyé les générations coco, les fêtes de l'Huma... Ça c'est vraiment ma première culture, donc c'est plus une culture... politique est un grand mot mais tu vois un peu à quoi je fais référence.

Après, il y a l'expérience que moi-même je me suis fait dans la (entre guillemets) « rue », parce qu'il y a ce dont tu hérites de tes parents, que ce soit culturel ou alors pécunier ; moi, c'est plus culturel qu'autre chose, et puis il y a la France que j'ai vécu moi. Parce que moi, mes parents par exemple ont vécu l'époque Poniatowski première carte de séjour... Eux ont senti ce que ça voudrait dire à long terme, que c'était un piège, parce qu'ils fréquentaient les milieux étudiants mais beaucoup ne l'ont pas senti. Aujourd'hui, la carte de séjour c'est comme un matricule de prisonnier tu vois... On a des frères, des petits cousins qui sont obligés de faire des queues de fous à la préfecture parce qu'ils arrivent pas à trouver de boulot, parce qu'il faut que leur récipissé arrive, qui ne peuvent pas passer leur permis, qui ne peuvent pas entrer dans la société tout simplement. Et puis, un beau jour, ils peuvent tout simplement se retrouver rapatriés dans un vol...

 

 

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D : J'imagine que tu es né au Cameroun ?

 

Lalcko: Non non, je suis né en France, pendant que mes parents faisaient leurs études. Mon père vient d'une famille très très pauvre, il est arrivé en France grâce à la bourse d'État. Mais il a fallu qu'il se batte, qu'il se donne les moyens. Ma mère, elle, vient d'une famille un peu plus aisée. Voilà les premières années de mon enfance.

Tu vois parce qu'aujourd'hui, on nous dit « la France, aimez-la ou quittez-la » mais la France à un moment on a essayé de la quitter. On a essayé de construire quelque chose là-bas. Mais ce retour a été un retour impossible pour nous parce qu'il s'en est suivi une incarcération, des brutalités policières et militaires dont on a été victime, des maisons brûlées... Des trucs vraiment gangsta tu vois. Des choses que forcément on vit mal. Et là tu te dis « où est le chez-moi ? » quoi.

Voilà, ça, c'est un peu l'histoire de mes parents ; après, la mienne, c'est que je suis revenu et j'ai fait ma vie comme tous les jeunes. La musique, le quartier... Mais j'avais envie de renouer, d'établir un lien, un cordon. D'aller au Cameroun tout simplement. J'y retourne souvent depuis que j'ai quitté le 45. C'est devenu un vice. [sourire]

 

 

  D : Justement, dans Esprits Crapuleux, tu dis « j'suis pas street, j'suis Camerounais et j'peux te dire que c'est peut-être pire », ça renvoie un peu à la situation qu'a vécue ton père en fait...

 

Lalcko : C'est même pire que ça. Aujourd'hui, le Cameroun en fait, c'est un pays où il n'y a pas officiellement la guerre. Mais la jeunesse est dans une situation tellement précaire qu'on a développé toutes sortes d'arnaques sourdes pour se développer. Les Camerounais sont instruits en général tu vois, ce sont des gens qui pour beaucoup ont fait des études supérieures. Même chez les autres Africains, ils ont tendance à dire qu'on est « des grosses têtes et de petits escrocs » tu vois... [rires]

 

 

D : On va enchainer sur ta période 45 Scientific, si ça ne te dérange pas.

 

Lalcko : Non, non, pas du tout.

 

D : Parce qu'il me semble que ça ne s'est pas très bien fini. Mais c'est pas au point d'Escobar Macson ?

 

Lalcko : Attention. Le truc, c'est comment on analyse les choses. Escobar a réagi à une situation à une époque où on avait déjà tous quitté le label et où on était déjà en de très mauvais termes. Mais on avait décidé d'en rester là, que ça reste entre nous et la preuve c'est que tout ce qui s'est passé continue à rester entre nous. Mais il y a eu un truc en plus, la goutte en trop quoi, c'est que le producteur de 45 a essayé de sortir un disque d'Escobar alors qu'il était déjà parti. Il a réagi en disant « faîtes attention, ne sortez pas ce disque-là ou sinon je vais devoir réagir ». Il a gagné en justice et il a laissé couler... Escobar n'est pas forcément plus fâché que moi, je ne le suis pas forcément plus que lui mais il y a eu la fameuse goutte d'eau. J'aurai eu cette goutte d'eau là, j'aurais peut-être réagi de cette façon ou d'une autre. Mais avec le temps les choses s'apaisent et puis on a quand même travaillé ensemble pour certains, on s'est vraiment apprécié, on a fait de bonnes choses, certains d'entre eux sont des personnes vraiment bien. Et puis voilà, tu vois ce qui fait mal, c'est quand tu vois quelqu'un qui a le potentiel pour euh... Je sais pas comment t'expliquer. En fait, c'est comme si tu voyais quelqu'un qui a un fusil pour tirer sur les éléphants et qui se met à tirer sur des mouches... Tu vois, ça devient déprimant.... Et à un moment, tu te tires quoi...

 

 

D : La personne dont tu parles là, qui a le potentiel, c'est qui ?

 

Lalcko : Non en fait, je crois que j'ai personnifié le label. Parce qu'il y avait les moyens, sérieusement, de développer de la musique. 45 c'était même pas de la musique, c'était de l'ingénierie culturelle. C'est-à-dire, 45 Scientific, il y avait une distribution qui avait été mise en place à l'époque... Aujourd'hui, on sait ce que c'est d'avoir une distrib' mais 45 avait quand même déjà un catalogue de distrib', Expansion musik, avec lequel il distribuait beaucoup de disques. Ils étaient partis pour monter une boîte d'édition, pour faire tellement de choses qui auraient fait évoluer cette musique-là. Comme ils avaient été précurseurs en étant le premier le label indépendant qui fait disque d'or, les voilà qui partaient pour être précurseurs sur pas mal d'autres trucs. Mais la gourmandise des uns a eu raison de la bonne volonté des autres...

 

 

D : J'avais parlé un peu de toi avec Geraldo, et à l'époque je n'avais pas encore vu la vidéo d'Escobar et je ne savais pas que ça s'était mal fini. Il avait notamment loué ta qualité d'écriture et n'avait pas « bavé » sur toi...

 

Lalcko : C'est pas dans notre culture. Le fait d'avoir travaillé ensemble, si aujourd'hui on se mettait à se baver dessus pour rien... Là on s'est demandé des comptes. Les hommes se doivent des comptes. Et à partir du moment où tu essaies de nous doubler, tu nous dois doublement des comptes. Tu vois ce que je veux dire ? Tu dois essayer de nous expliquer pourquoi t'as voulu nous doubler et on doit essayer de te faire comprendre que si tu prends ce chemin-là, tu n'est pas sûr d'arriver.

Mais sinon à côté de ça, ça n'enlèvera jamais le respect que j'ai eu pour ces gens-là. Qu'importe ce qu'il a pu faire, Geraldo reste quelqu'un qui a apporté énormément au rap français. Tout le monde le reconnaît ça. Pareil pour Ali. Ali est un artiste qui a apporté énormément de choses, et pas seulement au rap français, même à moi, humainement.

 

 

D : En fait chez 45, tu n'as pas sorti grand chose.

 

Lalcko : J'ai fait le maxi Les Oiseaux se Cachent pour Tuer/Entreprise, le maxi Les Voies Suprêmes, son qui était sur Sang d'Encre Haut Débit. J'ai enregistré un album, Les Diamants sont Éternels, qui n'est pas sorti. Et une mixtape... Qui n'est pas sortie.

 

 

 http://www.angelik.fr/myspace/lalcko-maxi.jpg

 

 

D : Tu as réutilisé les titres qui ne sont pas sortis ? Ou c'est propriété de 45 Scientific ?

 

Lalcko : Non, non, non. Je ne les ai pas réutilisés en fait. Par choix. Je pourrais les réutiliser puisque l'album, je l'ai enregistré moi-même. J'ai payé les séances de studio et tout ça. Je pourrais les remixer... Peut-être plus tard mais je voulais absolument passer à autre chose. Je ne suis pas quelqu'un qui reste sur le passé. La nostalgie c'est pas trop mon truc tu vois...

 

 

D : Parle-moi un peu de l'avant-45 Scientific.

 

Lalcko : Je rappais avec des potes et j'ai sorti mon premier maxi en 2002, Blow. C'est le maxi qui m'a fait découvrir en fait. Le morceau était aussi sur Independenza. Parce que, comme c'est un pote à moi qui produisait cette compile et que j'ai aidé à la réaliser, il m'avait dit de mettre mon titre dessus et finalement, c'est devenu le titre phare de la compile. Mais le maxi est sorti avant la compile.

Avant ça, je rappais avec un groupe qui s'appelait Battle Mode Click, des gars de Rouen. J'étais le plus jeune, j'étais au lycée là-bas je faisais mes diez, j'improvisais beaucoup... Et je traînais avec mon équipe qui s'appelait Les Cafards, c'était un truc de street mais on s'en foutait un peu tu vois. Et puis Battle Mode qui était un peu le groupe respecté de la région, eux m'ont repéré et m'ont proposé de rapper avec eux. Il y avait Adjevi qui a produit après pour Ol Kainry, la collab' Ol Kainry/Raekwon notamment. Il a fait aussi le morceau de Lunatic avec Mala, Hommes de l'Ombre, sur Nouvelle Donne. Il était signé là-bas.

 

 

 D: T'as un style d'écriture assez particulier. Pas forcément axé sur la rime. Explique-moi d'où ça t'es venu.

 

Lalcko : C'est instinctif. J'ai eu le choix en fait. Je sais totalement rapper comme les autres le font. J'ai connu l'époque où tout le monde rappait comme Mobb Deep, caisse claire et tout ça. Et donc forcément fallait adapter son écriture. Mais mon style à moi, comme j'avais beaucoup d'images, les gens ont l'impression que les mots ne riment pas toujours mais il y a beaucoup de rimes inter-croisés et je fais beaucoup rimer les images. C'est pas des rimes dites, c'est des rimes suggérées. Je sais pas comment t'expliquer... Dans La Cage aux Lions par exemple, je compare les vapeurs d'afghans et les fumées de poissons braisés. Quand tu vois les deux images, elles sont pareilles. C'est des rimes suggérées, des rimes visuelles.

 

 

 D : Donc là tu vas bientôt sortir ton nouvel album mais j'ai vu dans une interview que t'en avais déjà un de prêt sous la main mais que t'estimais qu'il ne collait pas à la réalité du moment...

 

Lalcko : Ouai, les morceaux étaient là, il était prêt. Mais non, il collait pas. C'est un truc qui allait un peu dans la direction de Lumumba, tu vois. Mais c'est pas l'album que j'avais envie d'entendre de moi maintenant. Ce qui m'a marqué c'est la crise, du moins ce qu'ils ont appelé la crise. Ce moment de mutation-là où beaucoup de choses ont changé dans l'esprit des gens. Dans l'album qui va sortir là, thématiquement, on est moins dans ce qui s'est passé, on est moins dans une projection, on est plus dans l'analyse d'un instant pour avoir une pièce qui plus tard sera comme un témoignage. Cet album, c'est un témoignage. Comme dans les années 90, au moment des émeutes de Los Angeles,il y a certains titres de Ice Cube qui te rappellent ces époques-là par exemple. Et je me suis dit, si je pouvais faire un disque qui rappellerait aux gens la période 2008/2011 en gros, ce serait bien. J'ai allégé en apparence la thématique mais je l'ai alourdi dans le fond. J'ai donné encore plus de sens aux mots. Regarde par exemple dans Esprits Crapuleux, tu vois c'est pas le couplet avec les références sur l'Égypte et tout ça mais pour moi, c'est un couplet qui est lourd de sens. Qui définit la position pour moi de ce qu'est un rappeur comme moi, on me paye pour donner des phrases chocs comme Séguéla. C'est-à-dire qu'aujourd'hui on nous range dans une case de rappeur publicitaire. On est là pour pour les punchlines, pour trouver la formule.

 

 

D : Aujourd'hui, c'est vrai qu'on demande sans cesse des avalanches de punchlines et en retour on a souvent des punchlines ratées en fait.

 

Lalcko : Voilà, exactement. Et on rentre dans le culte de la punchline, donc on devient payé pour donner des phrases chocs.

Et quand je dis « j'suis pas street, j'suis Camerounais » ça te donne encore une vision encore plus large de comment je me conçois. Aujourd'hui avec la crise, tout le monde s'est demandé qui il était, d'où il venait et finalement c'est quoi le truc tu vois... Je sais pas comment t'expliquer. Chacun a revisité par exemple sa position sur la drogue. Il y a plein de mecs qui étaient anti-drogue et qui se sont dit: "j'en ai rien à foutre, je fais mon oseille. Parce que c'est chaud". Donc les gens comme moi ont dû sortir de l'aspect street pour aller puiser dans le pire côté de ce qu'est mon pays d'origine. Là, on est vraiment pas dans le côté Yannick Noah, je t'assure [rires]. On est dans l'autre bail. Du hustler qui doit survivre. « Ma vie m'inspire des lyrics nuisibles comme l'air que tu respires ». Et je pense qu'avec le temps, peut-être ces phrases-là prendront leur sens. Ou peut-être pas.

 

 

D : C'est vraiment pas des mots choisis au hasard...

 

Lalcko : Non, vraiment pas. Tu sais à un moment je dis, « je rappe pour ceux que l'eau n'a pas assez lavés pour plaire aux putes savonnées ». Je dis très peu « pute » dans mes morceaux. Dans le morceau King Kong Gun, je dis le mot « pute ». Dans Esprits Crapuleux, je dis le mot « pute ». Je les ai écrits instinctivement. Après je me suis dit que je pouvais utiliser d'autres mots. Mais je me suis dit, la crise c'est la période de l'être humain à vif. J'ai écrit cet album comme une bête blessée. Il y a des fautes de goût. Des fautes de goût nécessaires et voulues. Pour que le truc gagne en réalité.

« Je rappe pour ceux que l'eau n'a pas assez lavés pour plaire aux putes savonnées ». L'eau lave mais l'argent rend propre. Celui à qui la société n'a pas donné assez de chances pour qu'une femme qui aime le parfum s'attarde sur lui.

 

 

 

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D : Tu évoques beaucoup la communauté noire dans tes morceaux. Contrairement à la majorité des rappeurs français, tu sembles porter un héritage très porté sur l'esclavage, un peu comme certains rappeurs américains, plutôt qu'un héritage de fils d'immigré.

 

Lalcko : J'écris pas avec le cœur qui revendique. J'ai voulu partager mon histoire pour qu'elle devienne la vôtre. Comme les autres ont partagé leur histoire et elle est devenu la mienne. Artistiquement je te parle. Pour moi-même, l'esclavage prend une autre forme dans ma musique. C'est un fait historique mais moi, ce qui m'intéresse, c'est que tu perçoives des chaînes, des chaînes qu'on peut te faire porter à toi aussi. A aucun moment je me suis demandé si les gens allaient me trouver trop pro-black. Je suis un être humain avant tout et artistiquement je veux faire partager le truc... C'est comme à Paris tu vois, t'as des mecs qui vont te dire « moi j'suis Harlem », un autre « non moi j'suis Brooklyn », la même avec le Bronx et le Queens. A cause de Mobb Deep ou untel. Mais les mecs n'ont rien à voir avec les bâtiments, là le Queens n'est plus une ville, le Queens devient un état d'esprit. Tout comme IAM a imagé leur musique avec des inspirations égyptiennes, asiatiques... Même si moi c'est vraiment pas le même délire; mes inspirations c'est ma vie, mes racines, ce qui viendra après moi et j'aimerais les faire partager à tout le monde.

Moi bien sûr qu'il y a des thèmes qui m'intéressent et que je souhaite parler à la communauté. Mais ce n'est pas mon but premier. Mon premier but c'est que tu perçoives ça comme une énergie et je suis sûr que n'importe qui peut se reconnaître dans ma musique. Parce qu'une fois que t'enlèves la peau des chaînes, tu réfléchis deux secondes, des chaînes t'en as. Parfois, tu veux aller à droite ou à gauche et la société t'en empêche sans que tu saches pourquoi. Des injustices, on en vit tous, voilà...

 

 

D : Parle-moi un peu des mecs que tu côtoies. Les Despo Rutti, Escobar Macson, Seth Gueko, tous ces rappeurs qui apportent une nouvelle vibe au rap français.

 

Lalcko : Despo, c'est quelqu'un qui marque par l'authenticité. Pas qu'il soit plus authentique qu'un autre. Mais son art a ce qu'il faut de complexité, d'inattendu... Tu vois, c'est comme quand t'as un joueur qui débarque avec nouveau style de dribble. Despo a vraiment ce truc-là. C'est un joueur à part. C'est important que ces mecs-là apportent de leur folie un peu tu vois. C'est vraiment un nouveau truc. C'est en même temps le rap du renoi qui s'affirme mais tu ressens bien que c'est un Français dans ses références. Moi je vois les rues du 93, j'arrive à reconnaître son ambiance.

Escobar, c'est encore autre chose. Il est à la fois assez complexe pour plaire aux puristes et assez puissant pour rassembler des mecs lambdas de quartier. Il dégage vraiment quelque chose. Il est charismatique en fait, voilà c'est le mot. Je rencontre beaucoup de pro-Esco. C'est ça le rap aussi: arriver à tirer les gens dans ton univers. Seth Gueko, encore un autre truc...

Il y a beaucoup de choses intéressantes mais je pense qu'il faut attendre encore un peu pour voir ce que sera le rap français de demain. Ça sert à rien de désigner des élus, d'ailleurs qui serais-je pour le faire ? Il y a eu beaucoup de baby-Jordan…

 

 

D : Des gars comme Nakk par exemple, qui tarde à sortir son album.

 

Lalcko : Nakk il est très bon. Après, il y a les aléas de la vie, du business... En France, on a quand même eu le plus grand, le plus grand... C'est le cas Ill.

 

   

D : Sans doute le plus grand rappeur français de tous les temps.

 

Lalcko : Ouai, voilà... Le cas Ill, c'est une jurisprudence.

 

 

D : Il a gâché sa carrière d'une manière assez incompréhensible.

 

Lalcko : Oui mais après, peut-être qu'il ne voulait pas avoir de carrière. Ou qu'il ne voulait pas avoir la carrière que les gens voulaient qu'il ait. Il voulait peut-être autre chose. Tu sais, il y a l'artiste que toi tu perçois parce que tu écoutes les disques et il y a la personne que l'artiste est.

 

 

D : Parce que Ill, finalement, n'a jamais été plus fort que quand il était en mode « je m'en foutiste » en fait.

 

Lalcko : Exactement. Donc peut-être qu'il fallait que les gens le laissent dans son truc plutôt que...

 

 

D : Plutôt que de le tanner tout le temps, à vouloir de lui un album carré...

 

Lalcko : Ouai, voilà.

 

 

D : Justement, qu'est-ce que tu penses de Jeunes, Coupables et Libres qui, à l'époque, a été assez critiqué ?

 

Lalcko : Mais c'est un album de ouf ! Justement à l'époque où je parlais encore avec Geraldo, je lui cassais tout le temps les pieds. Je lui disais « mais Geraldo, mais vous avez fait un album de fou ! ». Parce que cet album quand il est sorti, nous on l'a compris. Moi je l'ai aimé. A aucun moment je me suis demandé « Pourquoi y'a pas un morceau comme Retour aux Pyramides ? », je me suis jamais posé cette question. Parce que, pour moi, il y avait des morceaux qui étaient encore plus aboutis en terme de folie, en terme de références, de jeu... Tu vois

 

 

D : C'est vrai qu'il y a de très bons morceaux dans cet album: Oublie le Come Back, Jeunes, Coupables et Libres, Presque Plus de Larmes, Même les Meufs escroquent...

 

Lalcko : Oublie le Come Back oh lalala... Presque Plus de Larmes oh lalala... Même les Meufs escroquent, il est chanmé ce morceau... Chanmé.

 

 

D : Aujourd'hui encore, on entend souvent dire que c'est un album de merde...

 

Lalcko : Nan mais les gens devraient faire les albums eux-mêmes... En fait, chacun devrait faire son album du groupe qu'il aime, comme ça tout le monde serait content. Et là encore je suis sûr qu'il y aurait matière à discuter. Faut laisser les artistes faire... Quand Michael a fait Bad, Thriller, le jour où il est venu avec un nouveau truc, on ne lui a pas demandé pourquoi il n'a pas refait le truc d'avant, les gens ont su apprécier sur le moment en se disant « hey c'est encore un truc nouveau ! ».

 

 

D : C'est un truc assez français, le fait d'être passéiste, de vouloir sans cesse que les artistes fassent un copier/coller de leur premier album par exemple. On a beaucoup reproché ça à Oxmo notamment. Avec son album L'Amour est Mort, sûrement son meilleur, mais qui était trop différent d'Opéra Puccino au goût des gens.

 

Lalcko : Oxmo, Lino... L'Amour est Mort, moi j'aime beaucoup cet album. Je me rappelle le morceau A ton Enterrement avec Dany Dan. Je l'ai écouté 800 fois tu vois, je lui disais à Dany Dan... Et tu vois un morceau comme Le Laid. Les gens disaient « Pourquoi il dit le laid !? Pourquoi il chante sur le lait !? Il est devenu fou... ». Métaphoriquement, ce morceau il est chanmé tu vois. [il chantonne le refrain] « J'étais petit, je rêvais qu'il pleuvait du lait... » Tu vois on pourrait le... Avec l'époque qu'on traverse... C'est un morceau très actuel. Très actuel...

 

 

 

LALCKOOOO

 

 

 

Très actuel, le prochain album de Lalcko le sera certainement. Pas de méprise, il n'est point question de mode ici. Ranger l'habit du visionnaire pour établir le constat. Pointer du doigt la réalité pour la figer. Analyser l'instant, en attendant le verdict du temps. Voilà ce dont il s'agit.

 

La mise en bouche est réussie. La suite du repas promet. Esprits Crapuleux et La Cavale ont mis en éveil nos papilles. Gustatives et optiques. On a savouré et on a vu les images rimer. Lalcko, Esco, Despo, la recette a déjà fait ses preuves. Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas de la cuisine, ici l'oiseau ne court pas après les étoiles, il se cache pour tuer.

 

Lalcko ou comment remettre en cause perspectives et angles de vue. « Dans ma géométrie, 9mm plus grand que 2m10 ». 9 ans bientôt que la première pierre fut posée. 2010, l'heure de rémunérer l'architecte. Lalcko aka El Commandante, « ce n'est pas le titre qui honore l'homme, mais l'homme qui honore le titre ».

 

Tout n'est qu'histoire de références. Pour l'instant, chacun a sa part. Mais on ne veut pas te mentir : « Mes soces, eux, citent Machiavel dans leur bénédicité »...

 

 

 

Merci encore à Lalcko pour le temps consacré et la disponibilité.

Interview réalisée et retranscrite par Diamantaire.

 

 

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Diamantaire diamantaire.over-blog.com - dans Interviews Lalcko
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