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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 20:20

 

Parce qu'on a une affection particulière pour ces têtes de cons, un brin kamikazes, un brin romantiques, un grain dans la tête. Parce que, pour notre première interview d'un beatmaker, c'eût été dommage de s'adresser à "ceux qui vendent des beats aux maîtres, à la demande". Parce qu'on en avait envie, tout simplement.

On a causé avec un artiste.

 

 

 

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Diamantaire : Comment en vient-on au beatmaking ?

 

Lartizan : Par la musique, tout simplement. Depuis tout petit, j'écoute plein de styles différents du soir au matin. Et quand le rap a commencé à beaucoup sampler, je m'y suis intéressé. Petit à petit, j'ai compris qu'il y avait toutes les musiques dedans, en fait. Ça m'a rendu dingue. En plus, j'avais plein de potes musiciens et j'étais frustré de ne jouer d'aucun instrument. Vers 97, il y a des albums de ouf qui sont sortis niveau prod' : "L'Ecole du Micro d'Argent", "Jewelz" d'O.C... Avec un pote, on s'est acheté une groovebox, une sorte de synthé tout en un qu'on se partageait quinze jours chacun. J'ai pris le virus de la prod.

 

 

D : Ton premier projet ?

 

Lartizan : Mon premier truc sorti, ça a été une participation à l'album d'ETA, l'ancien groupe de Joe Lucazz. On avait fait une prod' à deux avec un pote pour eux. Après ça, avec ce pote Fabio et des gars avec qui on s'entendait bien, on a monté un collectif qui s'appelait Nixam. On a sorti une mixtape en 2000, composée uniquement de morceaux inédits, ce qui était encore l'exception à l'époque. Dessus, il y avait quelques noms qui tournaient pas mal dans l'underground. C'était mon premier projet carré, il n'est sorti qu'en cassette.

 

 

D : Tu es à fond dès le début ou tu fais ça un peu en dilettante ?

 

Lartizan : Je suis à fond dès le début. J'ai pris un crédit étudiant pour m'acheter un sampler [Sourire]. J'ai fait plein de petits boulots à droite à gauche... Par contre, je n'ai jamais vraiment fait de la réussite financière ma priorité numéro un. Je voulais juste faire la meilleure musique possible, dès le début.

 

 

D : Quelle évolution entre 2000 et 2003, année de création du label LZO ?

 

Lartizan : Un des co-fondateurs de Nixam était membre du groupe de Metz Staff du Vice, le premier groupe de Mysa, qui faisait d'ailleurs ses toutes premières apparitions sur la tape. Il m'a présenté Rachid Wallas, qui est très vite devenu un de mes meilleurs potes. Je suis souvent allé squatter à Nancy, où il m'a présenté plein de gars, dont Skeezo, qui était DJ depuis cinq ans mais venait juste de se mettre à la prod'. Un soir, on s'est fait écouter nos remixes US respectifs, on s'est bien retrouvés, et on est partis pour en faire un CD. On s'est enfermés pendant un mois chez lui en été, plein de monde défilait tout le temps, c'était une ambiance mortelle. Au moment où il a fallu sortir le CD, on a écrit "LZO Music" au dos, mais Rachid avait aussi mis pas mal dans la prod', et une assoc' de potes à Skeezo aussi, c'était surtout histoire de mettre un nom pour ne pas faire trop autoprod'. C'est depuis devenu la première référence du label, mais on ne savait pas du tout comment ça évoluerait.

 

 

D : Comment en êtes-vous arrivé à la création concrète du label ?

 

Lartizan : Naturellement, par les rencontres avec des gens de tous styles. Avec Skeezo, on a eu un super accueil sur le premier skeud de remixes alors que c'était quand même un peu bancal. En parallèle, j'ai bossé avec des potes avec qui on n'a finalement rien sorti, entre 2000 et 2003/2004 environ. La rencontre avec Soklak, Sept, Iris, c'est via le collectif Quality Street et leurs tapes... Soklak préparait son album mais ne savait pas comment le sortir. Je squattais des nuits entières avec lui au studio La Scène Bastille où il avait dégotté des séances pas chères. Je lui ai parlé de mon label qui n'en était pas vraiment un encore, pour avoir une structure et envisager la suite. C'est lui qui a mis toutes les thunes dans son premier album mais on a quand même mis le logo LZO (qui était devenu LZO Records entre temps pour marquer la volonté de faire des disques physiques). Quant à Kamasoundtracks, ils avaient fini leur album Soul'Sodium au même moment, ils m'ont proposé de passer écouter les mixes à leur studio et on a décidé d'essayer de collaborer avec LZO en tant que soutien promo. Donc, là aussi, on s'est retrouvé dessus à la toute fin, ce n'était toujours pas une vraie production LZO. De plus, le collectif s'est dissous dès la sortie, qui a été plombée, du coup. En moins d'un an, les Bootleg 2 & 3 se sont enchaînés... On avait des putains de bons retours, tout était en place pour essayer d'initier notre première vraie production originale. Donc en 2005, je vais voir Sept et je lui propose de faire un album ensemble, qu'on sortirait sur le label, sur lequel je ferais toutes les prod', une sorte d'interlude dans ses albums. Au début, je pensais à un 10 titres fait en 3, 4, au pire 6 mois, et lui aussi. L'album est sorti en novembre 2008 et affiche 18 tracks au compteur...

 

D : Premier projet où tu es impliqué à fond...

 

Lartizan : Oui, c'est le premier projet où il n'y a que des morceaux originaux, où LZO a mis toutes les thunes, où LZO a été présent sur tous les choix artistiques avec l'artiste dès le début. C'est vraiment la première production originale LZO Records, alors que c'est la huitième référence du label !

 

 

D : Vous aviez une distribution ?

 

Lartizan : On a marché à l'envers en fait. Dès 2005/2006, on était distribués un peu partout partout, même nos "Bootleg#Remixes". Soklak et Soul' Sodium ont été distribués nationalement. Mais les expériences ont fait que, arrivé au "Jeu du Pendu", on a décidé d'arrêter. On a retenté l'aventure en 2010 avec un autre partenaire mais là encore, déception, gouffre entre le discours et les faits une fois le disque en bacs... Donc on a fait le chemin inverse, on s'est mis à insister sur la VPC, les dépôts-ventes en magasins partenaires... C'est avec "Le Jeu du Pendu" que tout s'est mis en place, que notre image s'est développée sur la démarche au-delà de l'artistique, qui reste ce qui doit nous distinguer en priorité ! C'est un long chemin du coup, peu gratifiant dans un environnement où les chiffres parlent avant le reste pour la plupart des gens.

 

 

 

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D : "Le Jeu du Pendu", collaboration rappeur/beatmaker sur tout un projet, chose qui devient assez rare en France...

 

Lartizan : Ça ne s'était pas fait depuis quelque temps mais il y en a eu pas mal dans le passé, surtout aux States. Pour moi, c'était vraiment un schéma de base pour un album rap avec du caractère, une des façons d'arriver à un truc bien, qui en plus n'engageait que moi et le rappeur. Le premier album de Sept, ça défonçait tout niveau rap, il y avait plein de trucs bien dans les prod' mais la gestion du truc était barbare de ouf, avec parfois aucun mix. J'ai appris ensuite qu'il n'avait pas hésité à mettre sur l'album des morceaux dont les instru' étaient récupérés de lecteurs minidiscs dont les beatmakers avaient perdu les prod'. Ça donne aussi un charme assez étrange à ce disque : une fois qu'on est dedans, il est super dense, ça part dans tous les sens mais il y a de ces moments de grâce... Sept, c'était le candidat idéal pour réaliser un truc de A à Z autour d'un artiste. C'était un peu lui proposer l'opposé de son skeud, c'est vraiment dingue qu'il ait accepté : un seul beatmaker, peu d'invités, lui qui avait tenu à ce que tous ses potes soient sur son album...

 

 

D : J'ai cru comprendre que les artistes LZO n'avaient pas de contraintes contractuelles...

 

Lartizan : Complètement. C'est un peu par défaut, jusqu'ici c'était le label d'un artiste qui n'est pas beaucoup plus avancé sur ces questions que les gens qu'il signe, c'est en train de changer, on essaie de commencer à faire les choses bien, j'ai deux associés avec qui on passe en SARL. De toute façon, j'ai fini par comprendre que sans contraintes, on générait nous-mêmes les conditions de la mésentente, même s'il n'y a pas d'argent en jeu ou presque. Donc on prépare les choses de façon plus carrée à ce niveau, pour la suite.

 

 

D : J'ai remarqué que tu n'imposais pas tes productions sur les albums des artistes LZO...

 

Lartizan : Le meilleur album possible est le meilleur album possible au moment où tu le fais, avec les gens avec qui tu le fais. Je préfère nettement enlever une prod' à moi que je ne trouve pas excellente pour une prod' meilleure. Je ne vais pas m'imposer pour avoir mon nom sur le disque d'un artiste. Iris & Arm par exemple sont arrivés avec des prod'... Ce n'était même pas mon univers musical à la base ; donc il n'y avait vraiment pas de raison que je m'impose. Je n'ai a aucun moment créé un label pour ça, au contraire même, j'ai sans cesse retardé et annulé mes projets personnels au profit de la prochaine sortie.

 

 

D : "Les Courants Forts" a été pressé à combien d'exemplaires ?

 

Lartizan : Exceptionnellement à 500 exemplaires seulement, car c'était un format un peu spécial avec un CD et 45 tours. Du coup, ça a été une très bonne surprise puisqu'on a tout vendu très vite. On sent qu'un an et demi après la sortie, l'album est encore dans la tête des gens.

 

 

D : Y a-t-il une suite de prévue ?

 

Lartizan : Pour le moment, on le réédite sous une forme originale : on le remixe entièrement. Les mêmes morceaux avec de nouvelles prod', des ambiances sonores complètement différentes. On a aussi organisé un concours de remixes, et ça nous a convaincu d'en faire carrément un triple CD avec l'original donc, la version de beatmakers du label et, sur un troisième CD, les versions des beatmakers ayant participé au concours et nous ayant le plus plu ! Sept apparaît sur un titre remixé. Ça marque un peu son retour et ça annonce le fait qu'il se remet à faire des choses, doucement. Pour le reste, Iris & Arm ont tous les deux des projets solo en cours, mais il ne faut jamais dire jamais, non ?

 

 

D : Quels sont les prochains projets du label ?

 

Lartizan : Beaucoup de choses, très variées. On fait un grand mouvement en dehors du rap français, avec des artistes tous différents, qui développent des univers très forts.

Il y a avant tout l'album The Glass Half produit par notre graphiste, Matmat, qui devrait sortir en mai. Matmat est aussi un très bon musicien, il s'est associé à un chanteur de Brooklyn très original, du nom de Jonah Byrd. Ils ont fait un album indéfinissable, entre Hip Hop, Rock Psychédélique, Folk, acoustique et plein de sampling à la fois.. C'est un album complètement barré, vraiment envoûtant, mais facile d'accès. Ça sera dispo' le 15 mai, dans un premier temps uniquement en vinyle et en digital. La première moitié de l'album sera en écoute dès avril sur leur bandcamp (theglasshalf.bandcamp.com).

Il y a aussi le LP instrumental "Do my thing" de G.Bonson. Ce mec est d'une efficacité incroyable. Tous ses remixes sont pertinents, il a une musicalité bien à lui et, en même temps, c'est très fédérateur. L'album est bien trippant, avec beaucoup de caractère, très musical et très Soul aussi. On finalise deux clips avant de balancer les premiers extraits, je suis presque aussi impatient que lui que ça se diffuse ! Je me retrouve totalement dans une grande part de son travail, et je suis vraiment content qu'on taffe ensemble. D'ici là, il balance un remix inédit tous les vendredis sur son Bandcamp (gbonson.bandcamp.com).

A Little Rooster déboule avec un EP de beatmaker, où il a invité des rappeurs US pas manchots, via son collectif de prod' BeatKnock'Az Intl. On sort ce EP en digital only pour le moment, on verra si les gens sont assez chauds dessus pour financer un vinyle ! 

Un autre projet en cours de finition, c'est l'album de Incredible Polo, "Abissama". C'est un chanteur français qui chante en anglais, qui est multi-instrumentiste, auteur-compositeur, beatboxer... L'album est assez hors-normes, un peu psychédélique avec des influences hyper larges, de la musique africaine à la Pop en passant par le Rock ou la Soul... Ça sortira d'ici la fin de l'année. On aura le temps d'en reparler. Il vient de lancer la v.2 de son appli musicale incredibox, à découvrir ! C'est un vrai phénomène, il a des millions de vues ! (incredibox.fr)

Mais aussi pas mal de choses qui se mettent en place en ce moment, avec Le Parasite ou Fred Yaddaden, notamment, et d'autres artistes avec qui on discute. 

En Rap, on reste ancré à fond avec Iris & Arm et Sept ainsi qu'Ahmad, qui vient tout juste de nous rejoindre !

 

 

 


 

 

 

D : Quelque chose se profile donc avec Ahmad ?

 

Lartizan : Ahmad, c'est un gars que j'adore, on a plein de visions en commun. Il m'a apporté pas mal de trucs en musique. Il m'a parlé de mes sons d'une façon différente, ça m'a fait avancer. Big Ben, c'est un peu différent de ce que j'ai pu faire jusque-là. C'est un morceau qui est davantage scénarisé que ce que je fais avant, musicalement. Ça monte doucement, ça s'amène, ça se développe, ça laisse de la place au texte. Avant, j'étais vachement dans l'efficacité du premier coup d'oreille : loop hip-hop, break... Il m'a un peu apporté ce côté-là. Laisser les mesures couler, se développer lentement... On a plein d'idées ensemble. J'ai son premier EP, "Hermann Plaza", remixé de A à Z dans mon disque dur. On attend de voir quand est-ce qu'on diffuse ça, sous quelle forme... On ne va pas tarder à annoncer la suite de ses projets.

 

 

D : Vous traînez quelque peu une image de label de blancs...

 

Lartizan : C'est totalement un hasard. J'y ai pensé plein de fois parce qu'on me l'a souvent sorti en vanne. Avec Soul Sodium en plus, six rappeurs blancs, ça a commencé d'entrée... C'est le hasard des rencontres. Je le constate comme tout le monde, mais je m'en fous. Demain, je rencontre un autre blanc qui déchire, on bosse avec... pour ses qualités artistiques uniquement ! Ce n'est pas du tout un complot "suprémationniste", donc ! [rires]

 

 

D : Tu as placé la prod' de ''Respire'' sur l'album de Nakk. Comment ça s'est fait ?

 

Lartizan : Vers 2006, on a eu des velléités de placer des prod' dans le milieu avec des potes. On avait monté un petit collectif, Sleepin' Cell, et mis une centaine de sons en ligne. On donnait un code aux gens pour les écouter. Dreyf, avec qui je bossais à l'époque et qui bossait aussi avec Nakk, lui a fait écouter des morceaux. Il a pété un plomb sur la prod' de "Respire" et me l'a demandée. On s'était déjà vu en 2001/2002 quand j'avais produit un titre où il apparaissait sur une tape de potes, ça me disait bien de faire un "vrai" titre pour lui. Après, j'ai regretté de ne pas être là au mix, notamment, et puis j'ai vite arrêté de proposer des prods à l'extérieur, pour plein de raisons. Moi, le côté beatmaker "poule-à-beats" (©Soklak), tu ponds des beats toute la journée et les mecs se servent, ce n'est pas du tout mon truc. Ce que j'aime, c'est la réalisation, travailler ensemble, même à distance... Je ne sais pas bosser tout seul d'ailleurs, je m'en suis rendu compte il n'y a pas si longtemps. Je ne marche qu'à l'impulsion d'un autre talent, c'est ce qui me fait avancer. Ou alors sur du matériau vocal déjà définitif, pour mes remixes. Que les rappeurs m'envoient des acapellas, là, pas de souci par contre !

 

 

D : Il y a des rappeurs français avec qui tu aimerais particulièrement travailler ?

 

Lartizan : Despo par exemple. J'aurais rêvé bosser avec ce gars. C'est un bonhomme, il a une personnalité... Il y a un autre Français avec qui je vais sûrement faire au moins un titre voire plus, c'est Hype. J'ai déjà fait des remixes pour eux qu'on n'a pas encore diffusés. Je ne suis pas trop fan de Sazamyzy mais Hype a vraiment un truc. C'est un personnage. Moi, les gens qui ont un discours différent comme ça m'intéressent vraiment, d'autant plus qu'il est super ouvert à se poser ensemble en studio, réfléchir à ce qu'on fait et pas juste à dire : ''Ouais, file-moi un bon son''. C'est même lui le premier à le demander ! Donc voilà, peut-être qu'il y aura un truc si les conditions sont réunies, on ne force rien, comme d'hab'. Et puis là, d'un coup, tu me fais penser, à part « Je ne suis pas seul », je n'ai pas beaucoup taffé avec Iris !

 

 

D : Quels sont les rappeurs que tu écoutais à l'époque où tu n'étais qu'un simple auditeur ?

 

Lartizan : J'écoutais tout. On écoutait tous tout, on ne se posait pas de questions. Il y avait évidemment une sorte de filtre, de propagande Eastcoast en France. Il y a eu plein de trucs mis en sourdine mais sinon on bouffait tout ce qui venait. Je pense qu'Internet a quand même tout niqué à ce niveau-là. En gros, quand il y avait une compile de quinze titres qui sortait, les quinze groupes, tu voulais savoir qui c'était. Il y avait un certain mystère et puis il n'y avait pas beaucoup de monde, donc on était à l'affût du moindre nouveau groupe. Tu avais même des CD que tu ne kiffais pas plus que ça mais que tu réécoutais en te disant : ''Je vais finir par capter.'' [rires] Maintenant, c'est clair que l'offre est tellement ouf que tu as dix mille trucs qui te détournent, tu ne peux pas tout écouter, même en ne faisant que ça. The gift and the curse.

 

 

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D : Y a-t-il des albums, dont tu estimes que les prod' n'étaient pas à la hauteur, que tu aurais bien aimé produire ?

 

Lartizan : Quelques-uns, oui. Akhenaton, par exemple, une bonne partie de ce qu'il a fait après Sol Invictus, plein de synthés pouet pouet. Beaucoup de producteurs en France ont également rêvé de refaire les prod' des albums de Lino et Dany Dan. Supers rappeurs, mais la réalisation gâche un peu le potentiel de leurs albums. Idem pour Nakk d'ailleurs, dont je n'adhère pas tout le temps aux choix de prod' mais qui reste un très bon rappeur. Je me répète, mais je suis un fan de remix, tu me donnes un acapella et je suis le beatmaker le plus heureux du monde.

 

 

D : Oui, c'est vrai que tu as été très prolifique sur les remixes, c'est vraiment un genre que tu affectionnes...

 

Lartizan : Oui, et il y a une bonne raison pour ça, c'est que je ne marche qu'au talent des autres. C'est ce qui me fait rebondir, me donne l'envie. Qu'il soit Français ou cainri, un remix, c'est un talent de quelqu'un que tu as à disposition, que tu utilises et qui te donne l'énergie. Tu peux me laisser une nuit entière devant mon écran à faire des instrus, je vais galérer... Tu me files un accap', deux heures après, je te fais écouter un remix. C'est le squelette parfait pour créer autour. C'est un peu la facilité parce que ça m'évite d'être face à la feuille blanche, mais c'est aussi tout l'intérêt. C'est un peu comme les rappeurs qui ont besoin d'un instru' pour écrire. C'est intéressant de dé-contextualiser une voix et de montrer qu'avec une autre ambiance sonore derrière, ça dégage totalement autre chose. Mais j'espère bien arriver un jour à faire un petit projet en mon nom, avec personne, comme ont pu le faire Yaddaden ou G Bonson. Mais je pense que l'accouchement ne se fera pas sans douleur. [sourire]

 

 

D : Il y a des beatmakers qui t'impressionnent en France ?

 

Lartizan : Bien sûr ! Je suis le genre de mec plein de complexes artistiques, je me laisse facilement impressionner quand je ne sais pas faire ce que le mec fait, que j'adhère ou pas. Je peux aussi bien être impressionné par un son ultra mainstream que par une prod' des bas fonds, c'est vraiment au cas par cas, je n'ai aucun style de prédilection dans ce que j'écoute.

 

 

D : Tu te nourris des beatmakers américains actuels ?

 

Lartizan : A mort. J'écoute pas mal de mixtapes cainri' gratuites parmi celles qui sortent toutes les semaines. Je n'ai quasiment que ça dans mon Ipod. Que ce soit des trucs trash à l'arrache ou super produit. Que ce soit du Drake ou un petit gars du Mississippi qui a fait un truc dans sa chambre. Que ce soit Waka Flocka Flame ou G-Side... Ça ne s'entend pas forcément dans ce que je fais mais je prends de tout, ne serait-ce que les façons de gérer les dé-break, les ponts, la façon dont ils font rouler leurs rythmiques, comment ils mixent leurs clap... J'adore les sons de Kristmas, de Kendrick Lamar, de Big K.R.I.T., notamment, en ce moment. D'ailleurs, il faut rendre hommage aux mecs de twitter et autres comme Frootylooty par exemple, qui défrichent le terrain et balancent plein de liens d'inconnus à découvrir. Sans des gars comme ça, j'en serais resté à la partie émergée de l'iceberg.

 

 

D : En 2012, un beatmaker comme Lartizan, ça travaille avec quel matériel ?

 

Lartizan : Un PC. Une souris, un PC, un clavier midi. Après, j'ai du matos extérieur pour regonfler le son au mix : un bon compresseur, une tranche de console Neve en pré-ampli. J'ai eu un peu tout. On m'a prêté des MPC, j'ai eu des samplers externes, un S950, des synthé' externes... Là, j'ai Maschine, le nouveau truc à la mode, que j'ai pécho l'été dernier. Mais ça, je m'en sers plutôt comme un sportif qui s'entraîne : je tape des rythmiques mais je ne les enregistre même pas, je fais des essais... Quand j'ai commencé, c'était impensable de faire ce que je fais avec un ordinateur. Tu avais la table de mixage avec les pistes externes, les machines avec les reverb etc. Sinon, ton ordi' saturait au bout de deux pistes. Maintenant, je peux mettre cinquante pistes, ça ne ralentit jamais, tout est fluide... Il y a dix ans, on rêvait de changer le pitch d'un mec et d'entendre le résultat en direct. Tu voulais augmenter le pitch de +2, tu appuyais sur le bouton calculer, tu attendais trois ou quatre minutes et tu écoutais. Si ça ne te plaisait pas, il fallait recommencer... Maintenant, tu le fais en live. Quand je réfléchis à comment je décomposais une nuit de travail à l'époque... Sur huit heures devant mes machines, je ne faisais sans doute que la moitié de création réelle... Le reste du temps, je relançais l'ordi' qui avait planté, j'essayais de gérer les plug-ins, les disquettes, de renommer mes sons un à un avec un écran de 4 leds et un bouton rotatif...

 

 

Interview réalisée et retranscrite par Diamantaire.

Un grand merci à Lartizan pour le temps consacré.

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Diamantaire Diamantaire - dans Interviews
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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 19:28

 

Retrouvez mon interview de Zesau sur l'Abcdr du Son

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19 mars 2012 1 19 /03 /mars /2012 21:28

 

Retrouvez mon interview de Nakk sur l'Abcdr du Son

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9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 00:54

 

Retrouvez mon interview d'Hifi sur l'Abcdr du Son

 

 

 

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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 11:13

 

S'agit de fermer ta gueule. De faire tes preuves. De reprendre tes études. De te faire un nom. D'attraper un boulot. D'enjoliver la déco. De pisser dans ton bain. De faire tes devoirs conjugaux. D'égorger des chats. D'aimer ton prochain. D'avaler le verre d'eau, sans le cachet. De tous les traiter de fils de pute.

Il y a ceux qui ne se soignent pas. Et tous ces cons qui se demandent si ça va être long... Tiens, quelques nouvelles du fond.

 

 

COVER-VIRUS

 


D : L'idée de regrouper les trois EP pour en faire une sortie physique était-elle préméditée ?

 

Vîrus : Non mais l'idée du physique est venue dès le premier volet. Elle est venue des retours mais aussi d'une envie de concrétiser le projet d'un côté. Je reste quand même assez partisan de l'objet en fait. Ça s'adresse à mon avis à peu de gens mais l'idée est venue d'eux. C'était un peu frustrant pour eux et pour nous de ne l'avoir qu'en digital. Quand on a vu qu'il y a eu plusieurs demandes dès le premier, ça a mis un peu de pression. C'est pas notre premier projet non plus mais c'est celui sur lequel il y a eu le plus de lumière, de travail, de lucidité... Si tu veux, c'est le premier projet qui me ressemble vraiment. Le temps de trouver un peu son délire, d'affiner son identité.

 

 

D : On sent que le délire est mieux assumé par rapport à tes anciens projets, le EP avec Schlas par exemple...

 

Vîrus : Ça, bizarrement, c'était le premier projet qu'on a fait mais j'y trouve encore une forme de cohérence. Par rapport à l'époque et par rapport aussi à la relation. Parce qu'en fait, tous mes projets ne fonctionnent que sur une base de relation. 

 

 

D : Le fait de sortir ces EP gratuitement mais en les travaillant bien, est-ce que ça n'était pas d'un côté une sorte de pied de nez à ceux qui sortent des albums bâclés ?

 

Vîrus : D'un côté, ouais. A la base, c'est quand même parti d'une démarche super insolente. Après, chacun a son avis. Tu as beaucoup de gens qui partent du principe que les CD, ça ne se vend plus, et qui donc en viennent à faire des trucs téléchargeables pour cette raison-là. Nous, c'était même pas ça. A mon avis, il y a beaucoup de CD qui ne se vendent plus parce que les gens ne voient pas dans ces CD-là une pièce. Même pas en terme de collection, juste une pièce. Comme tu as des albums de l'époque de ce que certains appellent "l'âge d'or" qui cotent grave maintenant. Pourquoi ils cotent ? Parce que ce sont des pièces, des œuvres. Il y a une autre valeur que parfois même le contenu, il y a ce qu'ils représentent... Tu vois, moi, je suis encore quelqu'un qui écrit sur du papier. Quand je vois en quelle année j'ai eu internet ou même une adresse mail, c'est flippant. J'ai du mal encore à venir à ces choses dématérialisées. Après, les EP gratuits, c'est un nouveau départ mais la première raison, c'était surtout : "Ça va sortir vite". 

 

 

D : Oui, parce qu'il y a énormément de morceaux qui tombent dans l'oubli...

 

Vîrus : Entre le EP avec Schlas, en 2005, et 2010, on a sorti un truc pour les mauvaises raisons. C'était une espèce de street CD, une compilation de morceaux, un truc qui n'a pas de nom quoi... Et en fait, même quand on a sorti ce truc-là, les meilleurs morceaux de cette époque, on les avait gardés en se disant : "On va sortir un truc mieux juste après". Et tous ces morceaux qui tiennent ou tenaient la route ne sont jamais sortis. Après, il y a aussi des mecs qui t'invitent -et ça c'est un souci que rencontrent aussi les beatmakers- et qui mettent trois ou quatre ans à sortir le son. S'ils le sortent... C'est super frustrant. Il y a des trucs qui se conservent avec le temps mais la musique se bonifie quand même rarement.

 

 

D : Tu as déjà une écriture très aboutie, on se demande comment tu vas pouvoir la faire évoluer...

 

Vîrus : Si j'y réfléchis, je pense que je me piège tout seul. Par contre, c'est quand même des questions qui me traversent. Je ne m'arrête pas dessus pour ne pas nuire à la création. Il y a de grandes chances que je me répète comme à mon avis beaucoup de gens qui ont un délire défini. Après, tu as quand même plusieurs angles de tir. Ça veut dire que tu peux parler plus ou moins des mêmes choses d'une façon différente ou avec un point de vue du jour. Si je ne parlais que de ma bite ou de ma passion pour les bagnoles, je pense que j'aurais vite fait le tour car j'aurais déjà cité toutes les positions du Kâma Sûtra et tous les derniers modèles de grosses caisses. Là, c'est plus qu'un thème, c'est un univers. T'es dans un univers un peu assombri mais tu as le choix de nuancer pour arriver sur du gris foncé plutôt que sur du noir fluo. Moi, ce qui va, je pense, me plaire par la suite -et c'est ce qui me trotte un peu dans la tête-, c'est de décortiquer encore plus. Là, bizarrement, même s'il y a des fils conducteurs, je n'ai même pas l'impression encore d'avoir abordé des thèmes. Parce que déjà un sujet, ça t'enferme pas mal. Je n'en suis même pas encore là. Alors imagine, si au sein de tout l'univers je me penche sur des thématiques, j'ai de quoi m'amuser encore longtemps. 

 

 

D : A l'écoute des douze titres, on a l'impression que tous se rejoignent plus ou moins et que certaines phases auraient pu figurer dans d'autres titres, qu'elles ne sont pas prisonnières de ceux-ci. Comme si c'était un ''puzzle de mots et de pensées'' en fait...

 

Vîrus : Ouais. Cette trilogie symbolise une identité artistique plus marquée mais qui est liée à mon évolution. Tu vois, je pense que tu as une évolution identitaire dans tout développement humain. Un mec qui sort un album à 17 piges, est-ce qu'il va le porter aussi fièrement que celui qu'il fera quand il aura 30 piges ? Moi, je n'ai pas vraiment commencé trop tôt mais, bizarrement, j'en reviens à la façon de faire que j'avais avant même que je compte sortir des morceaux. C'est-à-dire les trucs que je ne faisais que pour moi. A la base, c'était ça, un puzzle de mots et de pensées. Il n'y avait aucune thématique, c'étaient des phases...

 

 

D : Et puis, comme tu le dis, les thèmes peuvent t'enfermer...

 

Vîrus : Ça t'enferme mais ça peut aussi être intéressant. C'est aussi une espèce de défi. Mais je n'en suis même pas encore là. Dans le passé, les fois où je l'ai fait, je n'avais même pas encore assez de bagage. Il y a aussi ça. J'ai déjà des sujets dans ma tête, les grandes lignes qui me correspondent, celles qui m'identifient le plus. Ces trucs-là, faut aussi se laisser le temps d'y cogiter. Par exemple, on avait fait un morceau en 2007 ou 2008 sur tout l'univers carcéral, Case Départ. Là, ça traite d'un thème. Je n'ai pas de problème avec ce morceau mais en y réfléchissant, vu l'importance et la gravité du sujet, je me demande si... Après, tu peux revenir sur les choses mais il y a quand même des sujets plus importants que d'autres et je pense qu'au fond de moi, je me suis gardé des sujets importants. Je les ai en réserve et j'y réfléchis. J'ai beaucoup de phases qui traînent et je sais qu'il va y en avoir qui vont se rattacher plus ou moins à telles thématiques. Il y a un processus d'écriture spontané mais il y a aussi des phases qui sont cogitées. Là, dans les EP sortis en 2011, je suis sûr qu'il y a des phases qui ont 5/6/7 ans. Des trucs qui me trottent... Et bam, il y a un moment où elles ressortent. Sans être forcément là avec ton carnet. Non, elles sont dans ta tête, tu emmagasines beaucoup de choses, c'est ce qui est fort avec le cerveau humain.

 

 

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D : Dans le rap français, on aime bien mettre les gens dans des cases... Et toi finalement, tu es assez indéfinissable et il n'y a pas vraiment de rappeurs dont tu pourrais te réclamer l'héritage...

 

Vîrus : Déjà, moi, je trouve que c'est un compliment qu'on me dise que je ne ressemble à rien. Double sens dans la phrase parce que, moi, plus tu vas me descendre et plus je vais être motivé. Et en même temps, ne ressembler à rien dans le sens où il n'y a pas forcément de comparaison possible. Je crois que c'est même le truc que je supporte le moins. Après, c'est aussi tous les aléas du net...

 

 

D : Oui, être dans l'obligation de faire de la comparaison...

 

Vîrus : Ouais, être obligé. Les gens se sentent obligés de s'imaginer des espèces de mélanges : "Alors ouais, ça pourrait être un mélange de tel rappeur avec tel rappeur d'il y a 4 ans, mais peut-être que s'il avait vécu ça...". Les gens sont obligés de mettre des noms en référence. Je trouve ça même un peu con parce que parfois, pour définir ton truc, ils vont te demander quel style c'est... Ils te poussent à toi-même nommer ton truc.

 

 

D : Alors que finalement, toi-même, tu ne saurais peut-être même pas mettre un nom dessus...

 

Vîrus : Bah non parce que c'est un travail tellement interne. Moi, on m'a dit, à l'écoute de la trilogie, on entend un mec seul : "Putain, comment ça pue la solitude". D'ailleurs, même dans la forme, douze titres, il y a zéro invité. C'est bossé en autarcie, en binôme avec un beatmaker, il n'y a aucune ouverture. Toute la partie visuelle n'est faite qu'avec une seule personne, Tcho. Voilà, le but, c'est pas de faire du copain-copain, je ne cherche pas des amis, moi. Je ne cherche pas non plus à être affilié à telle ou telle école, même s'il y en a qui vont me parler beaucoup plus que d'autres. Forcément, ce que tu vas écouter, que tu le veuilles ou non, il y a un processus inconscient qui fait que tu absorbes. Plus tu vas écouter certains de tes "confrères" -il y en a qui disent ça- plus tu vas être peut-être imprégné, même inconsciemment. C'est-à-dire que parfois, quand tu vas te retrouver dans ta partie création, je sais que si jamais j'ai ne serait-ce que le moindre soupçon que cette phase a par exemple été déjà sortie ou de cette façon-là, de cette tournure-là, c'est effacé d'office. C'est effacé avant même que ça n'apparaisse. De toute façon voilà, tu n'as que 26 lettres dans l'alphabet donc parfois oui, il y a des choses qui peuvent se recouper avec d'autres. Mais si consciemment, j'ai ne serait-ce que l'impression que ça pourrait me faire penser à quelqu'un d'autre, c'est effacé. Donc je limite l'écoute des autres parce qu'inconsciemment, tu prends des autres. C'est aussi pour ça que je suis sur de petits formats pour l'instant, parce que je fais vraiment attention au processus de création. Il y a un côté naturel ou tu craches le truc mais à la relecture, tu fais bien attention. Là, sur 12 titres, je suis content que personne ne m'ait dit : "Putain, ça me fait penser à ça". En général, ceux qui font des comparaisons, ce sont des personnes qui sont éloignées du truc et qui n'ont tendu qu'une oreille. Tu fais vite la différence de toute façon entre celui qui est rentré la tête dedans et celui qui n'a laissé traîner qu'une oreille.

Il y aussi cette espèce de mode de la punchline... Qu'est-ce qu'une punchline quoi... Tu vois, les phrases dont j'ai été le plus satisfait dans ce projet-là et même dans le reste de la création, ce sont parfois les phrases les plus simples. "C'est pour chier sur les gens que j'ai rêvé d'être un oiseau". "J'ai l'air heureux mais j'ai pas les paroles". Pour moi, c'est de la contre-punchline. Parce que dans le côté punchline, t'as le côté...

 

 

D : Super héros.

 

Vîrus : Voilà.

 

 

D : Justement, toi, tu es un peu dans le registre antihéros mais, d'un autre côté, c'est aussi une façon de dire : ''Je vous baise tous sans montrer mes muscles''...

 

Vîrus : Ouais, c'est pas con ça. Tu restes quand même dans un monde où c'est la loi du plus costaud. Tu sais que le respect est parfois bizarrement lié à une crainte. Parfois, je vois des gens qui sont respectés et qui ne méritent aucun respect. En général, les gens ferment leur gueule et c'est les actes qui parlent. Le fait d'être dans cet esprit antihéros, déjà, c'est pas un jeu. Mais c'est aussi une espèce de pied de nez à ces gens... Le micro que t'as, que ce soit en studio ou sur scène, certains le prennent pour se placer au-dessus des gens. Il ne faudrait pas que ce micro compense en fait un profond malaise et un gros manque de confiance chez les gens. C'est pas un Graal. Toi qui es là, tu peux y avoir accès aussi. Mais ce n'est pas que dans le rap... C'est un peu le problème du microphone : il a donné de la confiance, des couilles, de l'amour-propre à des gens qui, une fois qu'ils ont posé leur micro, se retrouvent un peu seuls. Après tu sais, les gens retrouvent une vie super classique. Hormis ceux qui sont submergés par ce que d'autres appellent le buzz, ça doit être difficile à gérer. Moi, par exemple, très sincèrement, je ne pense pas faire la musique qui m'oriente vers ça. C'est voulu. Il y a de grands médias auxquels on ne prétendra pas et auxquels on ne voudrait pas prétendre, je pense. Je crois que dans le fond, même si par accident... Je n'aimerais pas quoi.

 

 

D : Tu n'as pas envie de t'exposer en fait.

 

Vîrus : A la base, non. Mais en même temps, voilà, pas envie de m'exposer mais je fais une interview avec toi. Si demain, il y a un concert, je suis super chaud.

 

 

D : Tu n'as pas envie de t'exposer pour les mauvaises raisons. Tu veux exposer ta musique.

 

Vîrus : Voilà. C'est-à-dire que les gens maintenant, bizarrement, ils sont quand même beaucoup plus friands du packaging. C'est un packaging, tu ne vends pas que ta musique. Mais en même temps, c'est le cours des choses qui veut ça. Ça fait partie du tri sélectif aussi. Si tu sais juste rapper, je ne pense pas que tu iras loin. Après, tu peux très bien le faire juste pour toi, t'écouter tout seul et kiffer. C'est contradictoire aussi, tu vois. Ne pas vouloir être exposé... Pourquoi on sort des trucs alors ? Mais je pense que derrière le fait de s'exposer, il y autre chose. L'exposition pour l'exposition : ''Ouais, on me voit"... Je n'en souffre pas mais je ne kiffe pas quoi. Quand je vois que l'attention, le respect ou l'amour -attention, là, on va dans les grands mots- est régi par ce que tu fais en terme de parcours artistique, ça me casse les couilles. Parce qu'en plus, parfois, c'est même remettre en question le discours, les textes. Quand certains vont me proposer quelque chose qui va à l'envers de... C'est pas un rôle que je joue là. On arrive à dire ce qu'on pense dans le fond, ce qui n'est pas forcément possible dans la vie de tous les jours. Dans la vie de tous les jours, tu es obligé de fermer ta gueule si tu commences à mettre un doigt de pied dans le système. Si tu n'y vas pas, tu prends le risque d'atteindre un point de non-retour aussi. Nous, on a "créé" une organisation sans but qui s'appelle le Buena Vista Sociopathes Club. Et ce truc-là, je kiffe parce qu'il symbolise vraiment l'état d'esprit. Parce que tu as le côté sociopathe et tu as le côté club. Tu vois la contradiction du truc. Faut pas se tromper. Je n'aime pas les gens sauf les gens qui n'aiment pas les gens. Faut faire attention aussi de ne pas se retrouver...

 

 

D : Dans une cage...

 

Vîrus : Tu peux être bien dans une cage parce qu'il y a un côté protecteur. Mais après, c'est pas humain une cage. Si tu commences à te retrouver dans une cage, à ne plus te laver, à ne plus rentrer en communication avec personne et à ne même plus créer -créer, ça peut être créer un morceau ou même une conversation avec quelqu'un- si tu te retrouves complètement bloqué, là, c'est chaud. Parce que là, du coup, même les gens qui sont "comme toi", tu les repousses. Donc voilà, on est un peu à l'envers des courants où les gens veulent être exposés...

 

 

D : Je suppose que tu n'es pas trop adepte des réseaux sociaux... Facebook, Twitter...

 

Vîrus : Twitter, non. Facebook, à la base, c'est pour la com' mais on en a fait aussi un outil de rigolade. J'y vais de moins en moins parce que t'es en contact direct avec les gens. On a commencé la trilogie en disant : "Avale tes compliments et vomis tes critiques". Les compliments, je ne sais pas quoi y répondre. Ils ont plus tendance à me braquer. Ça ne m'a jamais tiré vers le haut. Pour monter, faut qu'on me descende. Si tu m'encenses, c'est moi qui vais me descendre. 

 

 

D : Ton écriture tourne beaucoup autour des jeux de mots, du détournement d'expressions... Tu n'as pas peur de justement tourner en rond à force ?

 

Vîrus : Il ne faudrait pas que les gens ne se focalisent que sur le jeu. Le jeu, c'est le côté Buena Vista du Sociopathes Club. C'est le côté : "Faut qu'on se marre un peu quand même". Ça m'amuse vraiment. Après, je ne me suis pas donné un quota de jeux de mots par morceau. Il risque d'y avoir des tracks où il n'y en pas, d'autres où le concept même du morceau est un jeu. Mais cette nuance entre humour et noirceur, j'aime bien. Mais il n'y a pas trop de calcul non plus. Parfois, il suffit juste de changer un petit truc. Il y a même des jeux de mots qui ne sont pas perceptibles à l'oreille. 

 

 

D : C'est pour ça que tu as mis les textes sur le site ?

 

Vîrus : En partie pour ça. Par souci d'être compris aussi un minimum. 

 

 

D : Tu n'as pas forcément envie d'être compris par tout le monde. Tu souhaites peut-être garder une part de "mystère"...

 

Vîrus : C'est super chelou parce que je ne fais qu'avancer dans le sens de mes contradictions en fait. Comme j'avais dit une autre fois dans une interview : ma satisfaction personnelle passe par l'incompréhension des autres.

 

 

D : Tu as envie de faire chier les gens en fait.

 

Vîrus : Un petit peu. Tu sais, la musique, c'est censé symboliser des moments aussi. Faire chier une partie des gens. Il y a quand même une partie des gens, qui même s'ils ne comprennent pas forcément le texte -et encore, ça va- comprennent l'esprit du truc. Il y en a, ça leur suffit. Moi, ce que j'aime bien quand ton univers est à peu près défini, c'est que les gens s'identifient aussi à l'esprit du truc. On reçoit des messages qui sont marrants parce que... Les gens ne vont pas bien, je pense, en règle générale. Tout est fait pour masquer les problèmes de fond, qu'ils soient humains, financiers, sociaux, culturels...  Faudrait faire un sondage, un peu comme ils faisaient dans les films avec les détecteurs de mensonges, pour savoir qui dit la vérité. Mais dans le fond, le bien-être, il est super momentané. Moi, c'est même plus grave que ça parce que quand j'ai l'impression d'être bien une seconde, j'ai l'impression que ça cache quelque chose et qu'après, il va me tomber un truc sur la gueule. Si ça durait deux secondes, j'en arriverais même à me méfier et à m'interdire un certain bien-être. Si ça durait trois secondes, je culpabiliserais. Il n'y a pas réellement d'issue. Enfin, moi, je n'en vois pas. 

 

 

D : Tu as choisi trois dates symbolisant en quelque sorte un ''bonheur imposé''... Tu n'as pas peur de passer pour...

 

Vîrus : Un haineux ou un aigri ? En fait, c'est sûr qu'il y a un côté où tu finis par penser ça. C'est une suite logique par rapport à des évènements de vie. Mais c'est se rendre compte aussi de la carotte. Ça peut être perçu -par exemple, 14 février- comme ça : "Ca sent le haineux qui s'est fait dégager par sa meuf''. Ça peut être ça le cliché. Bien sûr qu'il y a des histoires qui influencent des points de vue. Heureusement que mon point de vue ne s'est pas construit autour d'un reportage ou d'un bouquin. Il y a des évènements qui nourrissent tout ça. Mais après, une fois que tu te détaches un peu de tout ça, tu te dis que c'est quand même une grande connerie leur truc. Il y a des choses beaucoup plus importantes que ça. Le 14 février, tu peux partir sur l'esprit : est-ce que les gens ont besoin d'une date pour se prouver qu'ils se kiffent ? Moi, je n'y crois pas. C'est mauvais signe, tu vois.

Le 31 décembre, t'es content de boucler une année. Ce que ça peut révéler, c'est soit : "Putain, on en a sué cette année, faut qu'on fête ça à la fin". L'impression d'avoir passé une épreuve, tu vois. Soit se péter la gueule parce qu'on sait qu'on a une autre année à affronter derrière. C'est fêter le fait de se rapprocher de la mort aussi, mine de rien. Mais tout ça, pour moi, c'est juste des dates qui symbolisent le fait que, dans le quotidien, les gens n'arrivent pas à exprimer ce qu'ils sont ou ce qu'ils pensent... 

Le 15 août... La plage, c'est le royaume de l'impudeur. Tu as quand même des meufs qui se mettent les nibards à l'air... Mets-toi juste à la place du mec qui s'est fait... Tu peux même faire des ramifications entre les dates. Le mec, il a affronté une année où il se dit "putain, l'épreuve", donc il se pète la gueule le 31. Il commence une autre année, admettons que ça se passe mal avec sa meuf. Arrive l'été, on sait très bien que c'est la saison de l'adultère, combien de couples se font et se défont l'été, c'est flippant. Le mec se dit : "Putain, ça a chié avec ma meuf...". Donc il l'imagine en train de se faire démonter dans une formule all inclusive à l'autre bout du monde... Lui, dans sa tête, il y a peut-être des choses comme ça. Il se dit "Je vais respirer un coup" donc s'il suit le train des gens, il atterrit sur une plage où il y a peut-être des nibards à l'air... C'est pas bon pour lui quoi. Pour moi, c'est de la grande arnaque, les dates. Si vraiment t'as un truc à penser ou à dire aux gens, distingue-toi. Fais-le un jour où on s'y attend pas. Qui a dit que tu devais être content ce jour-là, ça va pas ou quoi... Imagine juste un mec qui aurait vécu un décès en période de fête, il le vit comment son 31 ? Faut pas qu'on oublie ça aussi. C'est juste un exemple. C'est ce qui est commun à tout le monde : rupture, décès ou même juste la perte d'un taf... Ou même juste un jour, avoir une révélation et se dire : "Putain mais mon taf il pue la merde" ou "Putain mais en fait, je vais devoir rester avec une meuf comme ça toute ma vie". Il y a toutes ces questions qui, à mon avis, sont communes à tout le monde. Il y a ceux qui s'arrêtent dessus...

C'est un grand cinéma de toute façon, un grand sketch. Tu vois, il y a un film un peu à la con que j'ai bien aimé, c'est The Truman Show. J'ai trouvé qu'il était intéressant pour le côté : la vie est un grand sketch. Tu fais partie d'un cirque, t'es juste un figurant dans ce cinéma. Et c'est ça le problème, si tu sors de ce cirque, tu prends aussi le risque de te retrouver seul mais sans avoir le choix, en subissant ce truc-là. Moi, ma solitude, c'est un choix réel. Quand je suis dedans, je suis bien. Et en règle générale, les gens avec qui je m'entends bien sont des solitaires. Et même s'il y en a qui mettent du temps pour y arriver, ceux qui doivent être seuls, ils seront seuls. Tout le monde dit : "Ouais, l'être humain n'est pas fait pour être seul". Mais qui c'est qui t'a dit ça ? Une espèce de psychologue... Mais non, tu prends un psy, t'en prends un autre, ils se contredisent... Tout se contredit, à la fin, tu arrives au point zéro. Donc forcément, tu orientes après ton truc en fonction de ça. Moi, j'ai eu l'impression, par excès de lucidité à un moment, de comprendre. De voir le squelette et pas que la gueule du cirque. J'ai l'impression d'avoir vu le squelette, les organes, les veines et de me dire : "Ah ouais, je suis dans ce truc-là...". D'où le rapport à la naissance et à la mort aussi. Moi, je pense qu'il n'y a pas de place pour tout le monde, c'est ça le plus dramatique. Je pense que tu peux te trouver une place de secours ou de consolation mais c'est très compliqué. Quand tu vois ce par quoi tu dois passer pour soit-disant avoir une place dans leur société à eux, c'est pas possible. Tu réfléchis forcément à des chemins parallèles. Et là après, tu te retrouves encore confronté à d'autres problèmes.

 

 

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D : A l'époque de ce qu'on appelle ''l'âge d'or'', les rappeurs perçaient très jeunes alors que, ces dernières années, la plupart n'arrivent avec des projets aboutis qu'à l'approche de la trentaine... Comment tu expliques ça ?

 

Vîrus : A mon avis, il y a une question d'époque. Je pense que c'était une autre attente. Faudrait aussi les rencontrer après coup. Est-ce que ça vaut le coup de percer tôt ? Enfin, percer, je n'aime pas ce terme. Mener un bout de chemin plutôt. Je pense que tu connais des choses prématurément. Là, il y a la question du temps, de comment tu envisages la suite. Tout ce qui concerne les signatures, les maisons de disques... On n'est plus du tout à la même époque, le marché n'est plus le même. Moi, ce que j'aime bien, c'est que plus c'est dur, plus ça donne une rigueur aux gens. Il y a quand même des trucs qui ont fonctionné à une époque...

 

 

D : C'était dans une sorte d'enthousiasme général...

 

Vîrus : Je me demande, ouais. Parfois, je me réécoute des trucs, si je me focalise sur les textes... Il y a quand même des trucs qui sont qualifiés de classiques, qui sont pour moi assez lèges... Parfois, tu te penches sur les prods, c'est du copié/collé de New-York, tu vois. Là, ce serait beaucoup plus dur en 2011 d'arriver avec des textes vite faits sur des prods très inspirées. Il y a vraiment un rapport à l'époque. Je ne peux pas donner de noms parce que ce n'est pas ce que j'ai pensé sur le coup. Il y a aussi ce truc-là, comment, toi, tu évolues et tu vois le truc. Même encore maintenant, dans d'autres registres, on crie au génie pour des trucs... (Il siffle) C'est light.

 

 

D : Est-ce que ça n'est pas par défaut ? Que ce soit dans le cadre littéraire ou musical, on a peut-être tout simplement moins de génie(s)...

 

Vîrus : Je pense que déjà un génie, il doit être dans la merde. Dans une merde sociale, mentale, sentimentale, financière... Le génie, il naît dans la merde. Après, par exemple, tu as des mecs qui ont fait un truc et du coup il y a un mystère qui se crée autour de ce truc. T'as un mec qui a écrit un bouquin et qui s'est foutu en l'air. Sa mère, elle a pris son bouquin, elle l'a ramené et c'est un best-seller. Parfois, il y a un rapport au contenu mais il y a aussi un rapport à l'histoire, je pense. Tu as un regard différent en fonction de l'histoire. Demain, tu apprends que telle chanteuse est coiffeuse le reste du temps, ça démystifie le truc. On ne peut pas voir dans la personne lambda, assise là au bar, quelqu'un qui a du génie. Mais ce qu'on ne sait pas, c'est que le mec qui sirote sa bière à côté, ça se trouve, il a un projet de malade dans sa tête. Il y a ça aussi. Tu n'es pas dans la tête des gens, tu ne sais pas ce qu'ils préparent. J'ai des personnes autour de moi qui sont inconnues au bataillon et je sais que, dans leur tête, ils préparent un truc. Ça se trouve, ils feront un court-métrage ou un morceau dans leur vie mais le truc, c'est ce qu'ils vont mettre de leur histoire. Après, au-delà de l'histoire, il y a quand même le contenu.

Mais d'une anecdote bidon, d'une histoire banale, tu peux en faire un vrai truc. Il y en a qui ont de gros vécus, de grosses histoires à leur compteur et qui en font de la merde. Je trouve ça triste. Il y en a qui arrivent à rendre magique une merde et d'autres qui arrivent à rendre merdique une mine d'or. 

 

 

D : Booba arrive à faire de gros morceaux sur quasiment rien...

 

Vîrus : Booba, ce que j'aime chez lui, c'est qu'il est soit adulé soit détesté. C'est forcément qu'il a quelque chose pour lui. De toute façon, je ne pense pas que les gens arrivent à un certain stade par hasard. Il y a forcément une base, qui parfois se perd en cours de route mais il y a forcément une base. Et même si tu ne respectes pas l'artistique, respecte le parcours. Dès qu'il sort un morceau, tout le monde écoute. Et puis il a énormément de figures de style dans son écriture. Il y a quand même des phases où tu te dis : "Putain, la phase qu'il a sortie". Après, il tourne autour de ses trucs à lui, c'est plus divertissant... La dernière fois, il y a un mec qui me dit : "Oh là là... Faut que je fasse une lettre de motivation...". Mais pas motivé, de base. Ce qui peut largement se comprendre parce que faire une lettre de motivation quand tu ne l'es pas... Et je lui dis : "Bah écoute l'album de Booba !". C'est de la motivation music, tu vois. 

 

 

D : Chose qui ne se fait pas beaucoup en France, tout ce qui est entertainment...

 

Vîrus : C'est très américain. Il est très américain de toute façon. Déjà, regarde les sons, comment ils pètent à la gueule. Après, ça dépend de ce que tu recherches sur le moment.

Ça m'énerve quand les gens disent : "Le rap, c'est mort...". Il y a quand même une petite quantité d'artistes qui font flipper et qui traversent le monde du rap. Qui vont sensibiliser des gens pas forcément sensibles au rap, je trouve ça fort. Et qui ne vont pas décevoir le public de base du rap non plus. Pour n'en citer que deux : Casey et Rocé. En terme de cohérence de projet, d'écriture, d'identité... Voilà.

 

 

D : Les bons rappeurs sont peut-être davantage noyés dans la masse depuis l'arrivée du net... Avant, ils n'étaient pas forcément plus nombreux mais la sélection se faisait naturellement...

 

Vîrus : Bah déjà, pour sortir, c'était dur. Et puis regarde juste notre exemple, tu mets des trucs à télécharger gratuitement, on finissait parfois le mix la veille... C'est ouvert. Internet, c'est devenu une autoroute. Ça change beaucoup la donne. Maintenant voilà, internet ouvre aussi la porte à tout et n'importe quoi. Mais je pense que les gens arrivent au bout d'un moment à faire le tri, chacun a ses petits sites et blogs de référence. Tu sais à peu près sur quoi tu vas tomber. La presse papier a quasiment disparu... Après, moi, je ne sais pas trop qui tient ces choses-là... Moi, quand on parle de rap, je me place vraiment comme un petit arrivant. Même pas en fait, même pas arrivé. Tu as des anciens qui ont connu toutes les époques, je pense qu'eux sont vraiment bien au courant du truc. Moi, je suis un peu entre deux générations, entre 25 et 30 piges. Tu as des mecs dans le rap qui en ont 40. Il n'y a plus d'âge pour commencer ni pour terminer.

Mais c'est compliqué parce qu'il y a vraiment beaucoup de choses. Tu ne peux pas tout écouter, c'est impossible. C'est pour ça que, parfois, un visuel va m'accrocher. Tu as des mecs inconnus qui ne sortiront jamais et qui défoncent. D'autres qui sont surexposés et qui puent la merde. On en revient toujours au fonctionnement de base de ce cirque.

Mais les gens qui sont encore accrochés à l'objet, qui ont encore un esprit collectionneur, ça, j'aime bien. Parce que j'ai l'impression que ce sont des gens qui respectent beaucoup la musique en fait, dans son ensemble. 

 

 

D : Aujourd'hui, ça devient une vraie démarche d'acheter un disque...

 

Vîrus : Voilà. Nous, on va quand même vendre un disque qui a été mis en téléchargement gratuit avant. Et mine de rien, sans qu'on le calcule, ça revient au même qu'un mec qui sort un disque normalement parce que, de toute façon, celui qui veut le télécharger, il le télécharge. Donc nous, on est limite plus dans un rapport "tu soutiens ou tu soutiens pas". Si tu soutiens, tant mieux, merci. Si tu ne soutiens pas, bah merci quand même d'avoir prêté attention au truc. Mais on s'en fout un peu dans le fond. A la base, on a même réfléchi à en presser dix, juste pour nous. 

Moi, je suis toujours attiré par des disques rares. Parce que j'ai l'impression que la base du rap, c'était aussi... Pas un esprit de compét' mais : "Moi j'ai ces sons-là, toi tu les as pas". Même quand tu faisais connaissance avec quelqu'un... Très sincèrement, je crois qu'il y a des gens qui ne m'ont pas intéressé à cause de leurs références musicales. C'est même sûr et certain. Même encore aujourd'hui, quelqu'un qui me dit "j'écoute ça", bam, tout de suite, j'ai une vision de lui. Après, moi, j'ai du mal à dire ce que j'écoute aussi parce que c'est super instable et périodique.

Quand tout à l'heure, tu me parlais des influences, c'est vraiment des choses que les gens ont du mal à cerner. Après, faudrait aussi demander à Banane, qui a réalisé tous les beats, parce que la base du projet part des instrus aussi.

 

 

D : C'est vraiment une collaboration à deux finalement... C'est Vîrus et Banane.

 

Vîrus : Dans le fond, ouais. Mais en fait, c'est Vîrus et Banane et Bachir et Tcho et Maurice et Schlas... C'est une petite équipe. La base est humaine. Mais, en même temps, elle vient aussi par rapport à ce qu'on connaît des autres au niveau du taf. Faut aussi qu'il y ait une rigueur au niveau du taf, du son. Mais les influences, franchement, elles sont super variées...

Moi, par exemple, j'ai du mal à écouter ce que certains font maintenant en voulant évoquer une certaine époque d'avant. Parce que le boom bap 2011, c'est quand même pas pareil. Après, c'est peut-être le moment où tu le découvres... Peut-être que pour celui qui a 18 piges, son boom bap à lui sera celui qui sort maintenant. Mais il y a aussi une évolution dans l'écoute. A un moment, tu vas peut-être commencer à écouter des trucs un peu chelou parce que, musicalement, tu vas te dire : "Ah ouais, ils sont baisés". C'est ce que j'ai bien aimé chez Tyler the Creator ou Odd Future. Même si là, l'album, j'ai trouvé ça trop chelou... Mais sur certains tracks, putain, ça défonce. Parce que ça rappe, c'est original et c'est un peu chelou. 

 

 

D : On a bien compris que tu n'étais pas un rappeur à featuring, de par ton univers et ton caractère, mais est-ce qu'il y a des gens avec qui tu aimerais collaborer à l'avenir ?

 

Vîrus : Si ça doit se faire, ça se fera avec une envie commune. Faut vraiment que ce soit quelque chose de naturel. Et surtout, avant même qu'on fasse le truc, qu'on arrive à se projeter, je ne me vois pas faire un morceau avec quelqu'un pour faire un morceau avec quelqu'un. Faut que ça apporte vraiment quelque chose. Maintenant, je ne suis pas là à réfléchir à des featuring. Je pense que ça pourrait être avec des personnes dont l'univers musical est assez proche. Et surtout des personnes avec qui il y a des points de vue communs, des poings dans la gueule en commun. De toute façon, je ne me vois pas faire grand chose avec grand monde. Mais si ça doit se faire, ce sera vraiment un plaisir partagé. Le but, c'est de conjuguer nos forces pour faire un truc de bâtard, pas d'avoir un nom sur un tracklisting. Mais il y a très peu de gens qui me parlent.

 

 

D : Tu as déjà un projet en tête pour la suite ?

 

Vîrus : Bah en fait, c'est chelou parce que l'idée de la trilogie est venue des gens et j'ai l'impression que la suite est aussi suggérée par les gens. Même si toi, tu fais ce que t'as envie de faire. Ce qui est sûr, c'est que je ne ferai pas de projets qui ne me correspondent pas, déjà. Et il y a un moment pour faire les choses. Là, dans la logique des choses... J'ai du mal avec le terme "album" parce qu'en fait, il met une pression. Si un jour, on doit arriver à faire un album, il ne va pas falloir qu'on se dise qu'on le fait. Mais, voilà, ce serait pas mal d'étaler le truc sur un plus long format. En tout cas, il y aura forcément une suite. En espérant qu'elle ne tarde pas trop mais en prenant le temps aussi. Toujours les mêmes raisons : il vaut mieux arriver tard et que le truc reste dans le temps que précipitamment et qu'on l'oublie au bout de trois semaines. Et puis même, on fonctionne à un rythme qui est le nôtre, avec une façon de faire qui est la nôtre, qui n'est pas la plus avantageuse en terme de temps. Parce qu'on se prend la tête sur des détails, mine de rien. Des détails que les gens ne captent pas après. C'est super personnel. L'album, c'est la suite logique des choses même si, moi, je n'en ai jamais parlé et que ce sont les gens qui l'ont suggéré. Au bout d'un moment, tu y réfléchis aussi. Ce serait con d'arrêter là.

 

 

D : Un petit mot de fin ?

 

Vîrus : C'est pourri les mots de fin.

 

 

 

 

Nos remerciements à Maurice et Vîrus.

Interview réalisée et retranscrite par Diamantaire.

 

 

Le Choix dans la Date disponible en VPC ici : http://rayondufond.com/

 

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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 06:13

 

L'Europe à la peine, le rap français a décidé d'anticiper le retour au franc en retardant de 15 ans son horloge. Ca tombe bien, Hype & Sazamyzy ne font pas de rap français. Deux projets dans les bacs, des dizaines dans la tête, les deux compères, épaulés -entre autres- par Madizm, n'ont pas le temps de perdre. Juste du gen-ar à gagner et des interviews à accorder. 

On a rendu visite à Hype. Entre deux braquages.

 

 

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D : Je te laisse te présenter... 

 

Hype : Déjà, c'est Hype de Hype & Sazamyzy. L'année dernière, en juin, on a sorti Braquage en YZ, en pure indépendance, aucune distribution... On le distribuait nous-même, c'est-à-dire qu'on l'a vendu par le biais de notre site de vente par correspondance et on a fait une tournée de tous les ghettos de France pour le ramener aux gens qui n'avaient pas Paypal et tous ces bails-là... Suite aux retours, j'ai rencontré Izm sur internet qui m'a proposé de m'envoyer des prods pour faire des remix et puis, finalement, on est parti sur le projet 100% original. Quand on a entendu les instrus, on s'est dit que ça valait mieux que des remix... Donc on a sorti GB Paris volume 1 en Fnac, Virgin... On a de bons retours et ça nous permet de grimper les étapes. D'un CD qu'on a pressé et distribué nous-même, on passe à mettre notre produit dans les Fnac. C'est une évolution. Tant qu'on ne recule pas, c'est l'essentiel. Le tout c'est d'avancer.

 

 

D : Vous en avez placé combien en Fnac & co ?

 

Hype : On en a placé 2 500 je crois. Il y en a eu 3 000 de pressés, on en a récupéré 500 pour les vendre et pour la promo. On en a placé aussi 500 qui restaient de Braquage en YZ. Pour les gens qui ne nous ont pas rencontré l'année dernière. Donc voilà, on a ces deux albums-là sous notre ceinture et on est en préparation du volume 2 de Grand Banditisme Paris.

 

 

D : Quels ont été les retours, que ce soit de la part du public ou des "critiques" ?

 

Hype : Quand on a commencé, on avait surtout un public de cité, on va dire. Mais ça a vite dépassé ça pour atteindre un peu la partie des auditeurs qui écoutent beaucoup de rap américain. Il y a beaucoup de gens qui me disent : "J'écoute pas de rap français, le discours est trop pleurnichard, les sons sont pas assez patates...". Il y aussi un public que tu retrouves sur les forums, "spécialiste". A partir du moment où tu écoutes du rap et que tu vas donner ton avis sur un forum, tu dépasses l'acte d'écouter. T'as envie de donner ton avis, t'es vraiment passionné. T'es un spécialiste, pas dans le sens où tu en sais plus que quelqu'un d'autre mais tu es plus pointu que quelqu'un qui ne fait qu'écouter de la musique en disant à ses potes : "Ouais, c'est bien". Donc c'est vrai que les retours ont été surprenants parce que pour Braquage en YZ, on s'est retrouvé troisième dans le top de Fred Hanak sur Chronic'art. Donc en vrai les retours, tu ne peux même pas les calculer. Quand tu sors un projet, il ne t'appartient plus. On a eu aussi de bons retours de mecs qui bossent en radio comme Pascal Cefran... Et puis, j'ai eu beaucoup de bons retours de la part du public. Le public était content qu'on lui offre une alternative, je crois.

 

 

D : Oui, parce que c'est un son qu'on entend peu dans le rap français en fait...

 

Hype : C'est bizarre parce qu'en France, je trouve qu'ils ont toujours pris le moins bon du rap américain. Moi, ce que je trouve de meilleur, ce sont les espèces de recherches musicales qui font que, dans telle région, tu as un son comme ça... Ou que même un mec qui va venir de LA, comme Tyler par exemple, quand je l'écoute, je n'ai pas l'impression qu'il est de LA, tu vois. Je ne pourrais pas le dire si je ne le savais pas. C'est le fruit, à mon avis, de son parcours, de son délire de skater, de drogué qui a dû écouter de la tek etc. Or en France, ils prennent toujours les mauvais trucs. C'est-à-dire que, par exemple, le rap de rue, ils ont toujours cru que c'était que Mobb Deep : un gros beat avec un piano et point barre. Et là tu retrouves encore, même en 2011, des mecs qui font des sons comme Mobb Deep, que même Havoc ne sort plus de ses machines. Et c'est pareil dans toutes les sphères du rap. Là, on est dans la mode où Rick Ross sort un gros tube, tu vas l'entendre un peu différent dans les instrus des rappeurs. Alors que ça ne sert à rien d'émuler Lex Luger. Faut faire ton propre truc. Parce que même en étant en France, en faisant ton propre truc, même s'il y a peu de chances, c'est peut-être comme ça que tu pourras t'exporter. Peut-être pas aux Etats-Unis... Faut pas oublier que le rayonnement qu'on a ici est faible. On est en Europe, on devrait être plus présent dans un marché comme l'Allemagne, même l'Espagne ou l'Italie. C'est pas une question de barrière de la langue, ils écoutent Gucci Mane ou The Game toute la journée. Le rap, c'est beaucoup de ressenti. 

Mais en France, il y a beaucoup de choses de qualité. Moi aussi, ça m'énerve les mecs ou les rappeurs qui disent : "Ouais, moi, j'écoute pas de rap français...". Un concessionnaire BM, il va quand même conduire la concurrence, même une fois, par curiosité, pour voir comment c'est... Si nous, on montre aux gens qu'on ne s'écoute pas entre nous, ça veut dire qu'on fait de la merde... Les gens ne sont pas cons... Moi, j'écoute une bonne partie de ce qui sort, pour être au courant, voir ce qui se fait. Si demain j'ai envie de faire un morceau et qu'un mec l'a déjà fait, vaudrait mieux que je l'ai écouté ! Tu vois ce que je veux dire...

 

 

D : Pour se différencier déjà...

 

Hype : Bien sûr. Et en plus, c'est de l'intox. C'est des mythos, ils écoutent du rap français.

 

 

D : C'est pour se mettre un peu au-dessus de la mêlée...

 

Hype : Voilà. "J'suis aux States"... Mais bon... Après, il y a des mecs, en France, qui ont fait des trucs qui n'avaient jamais été faits. Tout Simplement Noir, ça me parlait parce que c'était pas vraiment copié américain et ça avait une forte identité d'ici. Ils reprenaient même des trucs que tu écoutais quand tu étais petit. Même si c'était pas dans la musique, c'était dans les interludes ou les intros. Ca te faisait percuter. T'as grandi avec. Faut pas se mythonner, tu vas plus percuter sur le truc "Belles belles belles, elles sont toutes des taspés" que sur un truc de gospel. On n'a pas grandi avec du gospel, ça ne sert à rien de se mythonner la gueule. C'est beau, c'est bien, tu vas l'apprécier maintenant mais tu n'as pas grandi avec. 

Disons qu'il y a aussi un truc en France, c'est qu'ils n'ont pas voulu faire du rap de la musique. Déjà en France, un musicien, c'est un branleur pour le quidam. Mais alors un rappeur... C'est même pas un musicien, c'est un mec qui parle sur de la musique qui est programmée sur des ordinateurs. Donc les mecs ne respectent pas ça. La seule émission de rap que tu as eue sur une chaîne hertzienne, c'est Rapline mon frère... Et j'étais trop petit pour la regarder. Ca veut dire qu'avec tous les groupes qui ont pété, Secteur Ä, 113 etc, il n'y a jamais eu une émission de rap. Aux Etat-Unis, la différence entre eux et nous, c'est qu'à partir du moment où ils voient un secteur où tu peux faire de l'argent, que tu sois noir, hispanique, avec un bras dans le dos, ils vont te dire : "Vas-y, fais ton truc, on va ramasser les billets, nique ta race". Ici, même si tu représentes un truc qui peut faire de l'argent, ça ne les intéresse pas de te développer, ils ne préfèrent pas prendre ce risque. Alors que c'est la musique la plus vivante... Il n'y a pas beaucoup de reconnaissance du rap mais à la rigueur, on s'en fout. Je ne te dis pas ça pour qu'ils le fassent puisqu'ils ne le feront jamais. Mais il faut intégrer ça. Si tu l'intègres, tu connais tes armes. Des fois, il y a des gens qui se lancent dans des projets en croyant que eux, personnellement, ils vont faire une révolution. Demain, je suis millionnaire en euros, je fais une putain d'autoprod de niveau maison de disques, je ne passerais pas à Skyrock. Je ne fais manger personne. Le mec de Skyrock, il ne mange pas avec moi. Moi, même si demain j'ai une puissance financière, je ne ferai pas beaucoup plus que ce que je fais. Je ferai plus de vidéos et tout, mais elles finiront sur le net.

 

 

D : Il n'y a pas les médias pour développer...

 

Hype : Voilà. Je sais que nous, on est au point où quand tu as enregistré ton album et que tu l'as sorti, bah tu t'ennuies. Tu n'as pas de promo, tu vas aller quatre fois à Générations et après ? Ouais, toi, tu vas venir me voir, ça me prend un jour. J'ai dû faire 4/5 fois des trucs comme je fais avec toi mais après ? Tu vas faire quoi ? Tu vas appeler Cosmopolitan ?

 

 

D : Tu ne penses pas que c'est aussi la faute des "anciens" qui n'ont pas su développer des structures viables ?

 

Hype : Deuxième étape. Un truc que j'ai remarqué aux States, c'est que quand un mec perce, il sait qu'il a une durée de vie limitée. Le rap, c'est une musique où t'es amené à être très présent sinon les gens te zappent. Même si t'es le meilleur, un jour, les gens passent à autre chose. Et les cainris ont compris ce truc, ils veulent avoir dans leur équipe le mec qui va en quelque sorte les remplacer. Tu vois ça chez tous les cainris, c'est limite une obsession. On dirait que c'est même ça qui a fait tenir Jay-Z, il s'est dit qu'il n'y avait personne pour le remplacer. Mais il a testé : Memphis Bleek, Beanie Sigel... Fifty, il a essayé de foutre Lloyd Banks, The Game, Young Buck, même aller à Atlanta... Tu imagines la démarche ? C'est comme s'il y avait un mec à Paris qui baise tout et il décide d'aller signer un mec de Marseille qu'il ne connaît ap. Juste 2/3 morceaux qui l'ont fait flipper. Il descend, il lui donne une avance, il ne lui donne pas une chaîne, on lui donne un t-shirt chez nous [rires] et il représente pour son truc. C'est du jamais vu en France. Quand ça été fait, ça a été mal fait. B.O.S.S, ça a duré dix ans, ils n'ont sorti aucun album. Tu trouves ça normal ? Ils ont sorti des compils... Wesh les compils, on sait qui gagne dessus à la fin, on n'est pas bête... Fat Cap, Iron Sy, Naja, Les Reptiles... Ils en ont eu des gens. Ils n'ont pas sorti un album. Pas deux, pas trois, un ! Je pense que si Joey Starr avait dit à un mec de maison de disques à l'époque : "Ecoute, dans six mois, il y a mon artiste qui sort...". Le gars aurait dit : "Vas-y, on teste". Ils n'ont pas eu la démarche. Kool Shen, il a eu ce genre de petites démarches mais le problème, c'est qu'il ne voulait même pas que son label pète... Ca, c'est une autre histoire, faudra que t'interview Izm pour qu'il te raconte... Au lieu de péter, il préférait rester à un seuil normal, sans éveiller les soupçons... Tu vois, moi, je kiffe Booba mais je pense que Mala, Malekal et tout, ça aurait pu/dû sortir avant...

Après, je vais te dire un truc : dans le rap, il y a beaucoup de branleurs. C'est tellement dur de percer dans le rap français qu'en fait, il y a beaucoup de mecs qui se sont dit : "Mais attends, personne m'a aidé moi, personne n'est venu me chercher, j'ai dû faire des trucs de bâtard pour y arriver...". Si un jour, je produis un mec, c'est que ce sera un mec qui travaille déjà par lui-même, parce qu'il y a cette culture aux Etats-Unis. Quand Fifty signe Young Buck, Young Buck sort déjà des mixtapes par exemple. C'est peut-être confidentiel mais il travaille. C'est des différences de culture après aussi. En France, c'est moins animé aussi. Tout ce qui est sport, musique, ce n'est pas mis en avant. J'habitais à Paris l'année dernière, ils ne te disent pas : "Va au stade". Alors que si tu vas à Barcelone, Londres, c'est un autre délire... Ton équipe joue, tu le sais. Ils sont dans un délire d'entertainement. Ici, un petit délire "on fait la gueule" un peu. Mais bon après, il y a d'autres avantages qu'il n'y a pas là-bas...

 

 

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D : Quelque chose que j'aimerais bien aborder et dont on ne parle pas beaucoup dans le rap français, c'est la rémunération des producteurs...

 

Hype : Je vais te dire la vérité. C'est comme s'il y avait deux mondes et, entre ces deux mondes, il y a une toute petite porte, comme dans Alice aux Pays des Merveilles. A gauche, tu as tous les mecs comme nous qui sont en indé. C'est-à-dire que toute la production du CD, et parfois même le pressage, c'est nous qui faisons tout. De l'autre côté, tu as tous les mecs qui ont un contrat avec une maison de disques. Donc eux, ils ne s'occupent que de la musique, essentiellement. Pas de tout ce qui est paperasse... Maintenant, je vais te dire, nous, ça a été simple, pour le premier, c'est nous qui faisions les sons donc on a eu à rémunérer personne. Pour le deuxième, il y avait beaucoup d'Izm. Comme les budgets sont serrés, je vais dire la vérité, Izm a pris une très petite somme. Mais, pour être vraiment correct, on a fait toute la paperasse nickel. C'est-à-dire qu'on a déposé tous ses morceaux à la SDRM, SACEM etc. Ca, pour expliquer aux gens, ce sont des démarches qui coûtent 1 600 euros sur un CD comme le notre. Tu vois, faut pas que les mecs croient que c'est 300 euros... Nous, dans notre cas, pour ce projet-là, on s'est arrangé pour avoir des tarifs très bas et, ensuite, on a compensé ça en déposant bien tous les morceaux nickel. Voilà, on a essayé de faire les choses de façon professionnelle même si on n'a pas beaucoup de budget... 

Maintenant, pour continuer sur le rap indépendant et la rémunération des producteurs, il y a carrément des trucs crazy. Il y a des mecs, voilà, ils vendent leur instru 50 euros mon pote... Parce que dans le rap indépendant, de toute manière, il y a des mecs qui ont compris qu'il faut mieux prendre ton billet tout de suite, même s'il est petit, que attendre après d'hypothétiques trucs... Il y a peu de gens qui se déposent SDRM et tout. Je pense qu'il y a des mecs qui ont des carrières de cinq disques et qui n'ont rien à la SACEM. C'est super sérieux. 

 

 

D : Même des mecs qui vendent pas mal en indé ?

 

Hype : Des mecs qui sont montés jusqu'à 6 000, qu'ont fait des 4 000, des mecs qui ont même tapé des 10 000, je te dis qu'ils ne sont pas à la SACEM. 

 

 

D : Ils donnent un billet au beatmaker et puis c'est réglé...

 

Hype : Voilà, 200 euros... Après, je connais des mecs qui ont déjà payé 500 euros pour des instrus. Je connais aussi des mecs qui donnent leurs instrus. Je te parlais de la petite porte... Pour essayer de l'ouvrir cette petite porte, il n'y a pas 100 000 moyens. Faut que les instrus commencent à circuler et puis un jour, il y a un mec de l'autre côté qui va t'en demander une. Tu prends les albums de majors, les Booba, La Fouine, Soprano etc. Ce sont de petits producteurs. On ne va pas les citer, tout le monde les connait. Mais ils font du bon travail. Therapy, s'il est aussi omniprésent, il y a une raison. T'écoutes, tu fermes ta gueule mon frère, le beat matraque. Après voilà, c'est deux mondes différents. Quand tu fais tes trucs en maison de disques, t'es payé pour ton son, t'as des droits, t'as un pourcentage etc. 

Mais en indé, c'est la guerre. Faut le dire aussi ça dans les interviews. Les 3/4 des mecs en indé, quand ils sortent un projet, c'est do or die mon pote. Ca veut dire que s'il floppe trop, tu ne l'entends plus pendant deux ans. Tu sais, les mecs disent : "Ouais putain, qu'est ce qu'il fait...". Bah le mec, soit il charbonne soit il travaille... S'il veut refaire du rap... Il a peut-être carrément oublié...

 

 

D : Parle-nous un peu de Babio...

 

Hype : Babio, c'est un mec que je ne connaissais pas en dehors de la musique. On avait un studio au Kremlin Bicêtre et lui était souvent là, il habitait dans le coin. Donc on a bien connecté avec lui et on est devenu amis. C'est un passionné de musique. 80% des enregistrements de ce CD, il était là. Il n'a pas besoin de poser pour venir. Il va te donner un avis sur un morceau qui ne le concerne en rien. D'ailleurs, il a un 7 titres en téléchargement gratuit.


 

D : J'ai remarqué que Ma Drogue n'avait pas vraiment plu aux gens...

 

Hype : C'est chelou. On l'avait mis sur internet avant la sortie de l'album, franchement, j'avais eu des retours de ouf. Et quand l'album est sorti, j'ai vu sur les forums quelques mecs à qui le son n'a pas plu. J'ai compris pourquoi aussi. Entre les trois mois de promo et la sortie, Rick Ross a overdosé les gens sur du Lex Luger. Donc peut-être que les gens ont un peu pris la mouche sur ces sons-là. Mais même, je le trouve plus énergique que du Lex Luger.

 

 

D : J'ai beaucoup aimé le côté anti mélodieux assumé, très destructuré...

 

Hype : Ah ouais. Déjà, celui-là, tu l'écoutes au casque, c'est un autre délire. Le refrain, quand il rentre, ça fait une espèce d'ampleur bizarre. C'est des morceaux pour faire de la contre-musique. Si tu fais écouter ça à un mec qui n'écoute pas de rap, il peut vomir carrément, tellement c'est violent. C'est des trucs que j'aime bien écouter en américain. Voilà, on l'a fait, ça c'est nous. On aime beaucoup tester, on n'a pas vraiment de limites. C'est Babio qui a fait l'instru, il nous l'a ramené. Au début, c'était pour son projet. On l'a écouté, on a fait le morceau et pour moi, il était tellement gros, j'ai dit : "Nan, laisse-le nous".

 

 

D : Comment s'est faite la connexion avec Cassidy ?

 

Hype : Bah en fait, il y a beaucoup d'instinctif mais il y a un moment, je réfléchis tu vois. Comme on partait dans le concept de Grand Banditisme Paris, j'avais envie de faire une espèce de fil rouge qu'on pourrait garder sur les différents volumes. Je me suis dit que ce serait bien d'avoir à chaque volume un ou deux mecs que la nouvelle génération qui écoute du rap depuis 50 Cent n'identifie pas vraiment. Et après, j'ai pensé à Cassidy parce que voilà... Les X.Men tu vois ! Quand j'étais jeune et qu'ils avaient ramené Akhenaton, Le Rat Luciano et tout ça en freestyle à Générations et qu'ils les avaient bottés, pour nous c'était une fierté, tu vois ce que je veux dire... Eux, ils avaient ramené leurs meilleurs rappeurs qui vendaient des disques, qui passaient à la télé, mes couilles... Contre les mecs de chez nous qui n'avaient même pas fait d'album, juste ils assassinaient le micro et ils les ont tués ! Et il n'y avait même pas Booba, il était en prison...

Ce jour-là, je crois qu'ils ont flippé. C'était plus que du rap. Le seul qui a tenu la distance dans le freestyle, faut dire la vérité, c'est Le rat Luciano. Mais quand t'entendais Ill et qu'après, Akhenaton rentre... T'avais l'impression qu'à un moment, c'était Boot Camp Click et qu'à l'autre, c'était Benny B mon frère. Sans mentir. Tu sais, les X.Men, pour moi, ils ont ramené un flow... Nonchalant, il distribue le mec, il s'en bat les couilles, c'est facile... C'est ça que j'ai kiffé chez Ill. Avant, ça scandait en fait. Après, on est passé à : "Wesh, on fait ça tranquille, on n'est pas des zulus...". Et puis, ils ont aussi ramené le délire : "On fait ça pour faire de l'argent, sortir de la merde...". Time Bomb, ils ont ramené un truc vachement américain, c'est vrai, mais vachement cité aussi. Franchement, c'est chelou, mais ils ont ramené un rap moins hip-hop pour moi. Ils ont ramené du rap !

 

 

D : Tu as quel âge à cette époque ?

 

Hype : Moi, je suis très mauvais en dates. Tu les identifies à quelle année les freestyles Original Bombattak et tout ça ?

 

 

D : 96/97 à peu près.

 

Hype : Bah dis-toi que moi je suis né en 81, j'avais 16 piges et je peux te dire que c'était tous les lundis et que tes cassettes, elles étaient prêtes. Ils ne jouaient que des morceaux que tu entendais nulle part. Ils faisaient carrément des morceaux pour l'émission. Esprits Mafieux... C'est ça que je connais d'Esprits Mafieux, Oxmo et Ali. Pas la version avec Busta Flex, elle était trop propre celle-là. La vraie, elle était sale. Il y avait l'émission de Jean-Pierre Seck aussi. Ah j'avoue, il était en avance. La première fois que j'ai entendu Hardcore, c'est dans son émission. Mais avaaaaant. Dans une qualité de bâtard. Lui, il avait de sacrées exclus. Je me rappelle quand Hifi, ça faisait longtemps qu'on ne l'avait pas entendu. Un soir, il avait dit : Ouais, ce soir, je reçois Hifi, il va freestyler...". En fait, il était passé du Hifi d'avant au Hifi qui a commencé à rapper avec l'autre, Lesly. Ah j'étais déçu ce soir-là... Je voulais du "C'est l'ghetto négro, dégaine ton gun s'il t'gratte"...


 

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D : En France, on a un certain dédain envers ce qu'on va qualifier de "rap de rue"... Et dès que c'est un peu "jazzy", ça devient du vrai rap, de la musique... Comment tu te situes par rapport à ça ?

 

Hype : C'est bizarre à dire mais l'énergie du rap, c'est l'énergie du gangsta rap d'un côté. Dans tous les styles de rap, c'est ce qu'ils tentent d'émuler. Tout le monde rappe pour la même chose. Pas pour dire la même chose, mais tout le monde rappe pour la même chose. Personne rappe gratuit, tout le monde rappe pour faire passer son message et en profiter pour s'élever socialement. Oxmo et Booba, ils ont le même but. Ils ne vont pas faire la même chose de leur oseille mais ils ont exactement le même but : sortir des albums et les faire écouter au plus grand nombre. 

Maintenant, nous, dans le rap de rue, on est catalogué comme rap un peu bête. Faut pas se mythonner. Par exemple, j'ai vu une interview du renoi avec des lunettes de 1995, Alpha Wann, c'était marrant. En substance, il disait : "Ouais, ça fait dix ans que les gens sont forcés d'écouter de la merde en rap français". Dans ce cas-là, va dire à Rohff, Booba, Lino... qu'il n'ont pas fait de bons albums. Personne n'a forcé personne frère. Dans les dix dernières années, les gens étaient très contents d'écouter du rap français. Maintenant, là, à l'heure où je te parle, en 2011 -et je te le dis à l'avance- ils veulent essayer de te faire croire que le côté violent, revendicatif, énervé, le côté rebelle, tout simplement, du rap, c'est mauvais en fait. Genre les mecs veulent te dire en gros : peace, unity & havin' fun. Or, tu ne peux pas vendre ça, c'est faux. Tu sors dehors... Peace, unity & havin' fun, je le vois nulle part. Depuis tout à l'heure, il y a LCI, je ne vois pas de peace, unity & havin' fun. Donc moi, je te le dis clairement, leurs morceaux de trentenaires sur des thèmes de mecs de quinze ans... Parce que ces mecs qui vont faire des rap de zarma "j'suis jeune, j'vais en boîte tous les soirs"... Mais c'est pas vrai, wesh t'es facteur... Tu veux vendre des trucs à des petits mais arrête : t'es pas petit. 1995, je les comprends, c'est des jeunes en phase avec leur époque, ils vont marcher comme tous les groupes de jeunes ont marché à leur époque. Mais moi, maintenant, j'allume ma télé, je vois des mecs de mon âge qui veulent faire comme s'ils avaient vingt ans. OK... Tu vas voir, il va y avoir un gros mouvement de rap français comme ça, je te l'annonce en avance. Quand je les écoute, j'ai l'impression que c'est de l'appel à la consommation. A terme, c'est pire que Sheryfa Luna, je te jure. Les mecs, ils ont trente ans, ils vont faire des morceaux sur des snapback... Mais snapback ta mère ! Laisse les petits de quinze ans les faire... Réveille-toi mon frère, réveille-toi...

La dernière fois, je regardais un clip, il y avait les mecs de Triptik et tout. Où ils veulent en venir eux ? Je ne sais pas... Nous, ils nous font passer pour des fous en disant qu'on a niqué le rap avec un message mauvais. Mais mon pote, il n'y a pas de message mauvais, on est en phase avec notre époque. Faut pas venir dire que les mecs de rap de rue, c'est des teubés. T'écoutes le dernier de CD de Shone, tu n'es peut-être pas d'accord avec la gamberge mais, en tout cas, il y en a une. Le rap, c'est un point de vue. Tu es fait pour avoir le courage de dire ce que tu as à dire derrière un micro. Et si tu n'as pas envie d'être en conflit avec la société, il y a des mecs qui ont fait des carrières en parlant de trucs personnels comme Eminem. Voilà, le mec était sincère, il disait ce qu'il avait à dire. Nous, on ne promotionne pas la violence, on est ni antisémites ni misogynes... C'est juste qu'on fait un rap connoté gangster dans les sonorités et les textes parce que c'est en prise avec ce qu'on a vécu et ce qu'on vit. On a un propos qui est en cohérence avec notre musique aussi. Si je rappais sur du 20Syl, c'est sûr que je ne pourrais pas faire Ma Drogue dessus, je n'écrirais pas le même texte. On est attiré par des sonorités, c'est ça aussi. Après, peu importe le style de rap, quand un mec s'en sort en faisant ce qu'il aime, tant mieux pour lui. Maintenant, c'est mieux quand c'est avec qualité et un minimum de démarche parce que ça va durer plus longtemps pour lui. S'il y avait un peu plus de cohérence chez tout le monde, on aurait un peu plus de crédit. Là, on n'en a pas. On n'en a jamais eu et on n'en a toujours pas.

 

 

D : Comment tu expliques que la plupart des rappeurs (Despo Rutti, Lalcko, vous...) arrivant aujourd'hui à maturité musicale approchent tous de la trentaine alors qu'au milieu des années 90, beaucoup perçaient très jeunes ?

 

Hype : Faut dire ce qui est, pour notre génération de rappeurs, il y a eu trop d'embûches. Nous, on est arrivé à un moment où les maisons de disques ont toutes arrêté de faire du développement. Avant, les mecs te signaient avec juste un embryon de buzz ou même des maquettes. Imagine un rappeur là, tu ne le connais pas ou alors vite fait parce que t'es un bombe de spécialiste et demain tu le vois partout. Opéra Puccino, quand c'est sorti, pour les mecs qui n'étaient pas sur Paname, qui n'avaient pas Générations, ils ont dû flipper : "C'est qui ce renoi ?". Ils avaient juste vu Mama Lova. Afro Jazz, la promo qu'ils avaient... Ils les avaient envoyés aux States, tous frais payés... Secteur Ä, tous leurs artistes, c'étaient des machines... 

Il y a eu la crise du disque, internet... Les maisons de disques ont dit : "Maintenant, vous vous débrouillez, si vous faîtes du bruit de malade, on essaiera de vous récupérer et de vous faire grossir...". Et voilà, tu avances cent fois moins vite avec tes moyens qu'avec ceux d'une prod. Toute la liste de rappeurs dont tu as parlé, je suis sûr que si on rassemble tous nos albums qui ne sont pas sortis quand on était jeune, il y en a davantage que ceux qui sont sortis. Samy, il en avait deux plus un ensemble, ça fait trois. 

 

 

D : Par manque de moyens essentiellement...

 

Hype : Bah ouais, à l'époque, il n'y avait pas encore ce circuit indépendant. Et puis, on était plus jeune donc on faisait moins d'argent à côté et on pensait plus à s'amuser avec celui qu'on faisait. Parce que, mine de rien, sortir un projet, ce n'est pas que de l'argent, c'est du temps et le temps, ça fait fait encore plus d'argent. Nous, on est deux et on fait tout. On a juste Adam avec nous. Donc bien sûr, c'est lourd. Et les mecs sont tous dans cette configuration-là.

 

 

D : Tu le vois comment l'avenir du rap français ?

 

Hype : Je pense que là, il va falloir vite développer un truc pour que les gens puissent gagner un minimum d'argent en faisant des concerts. Comme je te disais, maintenant, t'as des rappeurs, c'est do or die quand ils sortent leurs projets. S'ils floppent, tu ne vas plus les entendre. Au bout d'un moment, les mecs se disent : "Wesh, j'aime le rap mais j'aime la vie aussi...". Les rappeurs, demande-leur, ils sont tous divorcés, dans des situations relou... Quand les projets sortent, ça ne fait jamais ce que tu attendais parce qu'on est tous ambitieux. Il n'y a pas de médias donc pour faire écouter ta musique... Il y a internet, c'est bien marrant mais t'es noyé. Tu te mets devant écran, tu surfes une heure, tu vas avoir combien d'opportunités de mettre play ? Tu ne mettras pas play sur tout...

A terme, je pense que si nous, les indépendants, on veut perdurer, il faut qu'on fasse une sorte de -même si je n'aime pas ce mot- de syndicat/conglomérat. Parce qu'au bout d'un moment, tous dans nos coins, avec nos 2 000/4 000/10 000 ventes maximum, on ne pèse rien. Mais 10 000 + 10 000 + 10 000... Ca fait des millions. Comme la pub où tu vois un boulanger qui dit qu'il fait partie de la plus grande entreprise de France, les artisans. En fait, faut arriver à ça, à ce contre-pouvoir. Tu peux, c'est juste un délire de centralisation parce que, là, tout le monde est éparpillé en fait. Si on arrive à faire ça, on pourra forcément développer des circuits de concerts. Qui dit concerts, dit revenus. Parce que même si t'es payé le minimum, tu peux faire partir du merchandising si tu joues bien. 

Ce qui va se développer aussi, c'est les projets gratuits sur internet, comme font les Américains. Ca peut multiplier les combinaisons... Un mec qui s'enferme cinq jours en studio avec un autre rappeur ou un producteur et il sort un douze titres gratuit, des trucs comme ça... Ca fait du buzz pour tout le monde, ça fait parler. Un morceau, tu sais jamais ce que ça devient. Il peut avoir une plus grosse durée de vie que tout ce que t'as fait auparavant. Si ça se passe bien, ça va se développer comme ça. Moi, je ne pense pas que ça va mourir. Tous les jeunes écoutent du rap. Mais faut plus rien attendre des délires de majors... En plus, ils ne travaillent pas très bien. Ils ne comptent que sur ce que t'as fait. Autant le faire nous-même. On peut y arriver. Quand je vois la chaîne OFIVE.TV, c'est ça l'esprit... Faut qu'on essaie de monter des business comme ça. Les gens sont demandeurs, si c'est de la qualité, si c'est diversifié, ils viendront. Maintenant, tu peux faire passer le mot avec les réseaux sociaux, tu peux mobiliser. C'est pour ça qu'après Grand Banditisme volume 2, il y aura Etats-Unis d'Afrique. 

 

 

D : C'est déjà dans ce concept d'unité...

 

Hype : C'est vraiment dans ça. Le point de départ, forcément, c'est des gens que je connais et qui font la même chose que moi. C'est plus facile que d'aller voir des gens qui font la même chose mais qu'on ne connaît pas. Parce que qui dit faire un projet, dit mettre de l'argent ensemble et récupérer de l'argent ensemble. Pour Etats-Unis d'Afrique, il y aura Shone, Miko, LMC Click, Zesau, Saza et moi. Normalement, courant 2012, ça sera disponible.

 

 

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D : Le prochain projet, c'est Grand Banditisme Paris volume 2 ?

 

Hype : Ouais, ça arrive cet hiver. Même principe que le premier, producteurs variés, de tous les univers... Il y aura Izm, Roro, Math Mayer, Butter Bullets... Et normalement, si tout se passe bien, il y aura une prod d'Aelpeacha aussi. Le délire, c'est de monter des étapes. Là, on a beaucoup donné en trap music, atmosphère oppressante... Ce qui ne veut pas dire qu'on va lâcher ça, parce que c'est nous. Mais il y aura des choses différentes. En fait, c'est pour ramener petit à petit à un album où dans les sonorités, ce sera autre chose. Braquage en YZ était quasiment produit en entier par nous. Et en fait le but, c'est d'arriver à la même chose à la fin pour l'album Braquage à l'Algérienne. De boucler une boucle et de revenir à un projet où c'est nous qui faisons les instrus avec notre patte mais de façon encore différente de Braquage en YZ.  

 

 

D : Braquage à l'Algérienne est prévu pour quand ?

 

Hype : Braquage à l'Algérienne, on communique dessus depuis longtemps, c'est fait exprès. Il n'y a pas de date. Il y aura une date quand on sentira que c'est la bonne date. S'il faut trois volumes de Grand Banditisme Paris pour que, nous, on arrive au moment où on se dit que Braquage à l'Algérienne, c'est dans ces conditions-là qu'on veut le lancer, on le fera. Si tout se passe bien dans mon programme à moi, ce serait l'été prochain. Parce que je sortirais GB Paris 2 cet hiver, Etats-Unis d'Afrique au printemps... Braquage à l'Algérienne, il ne me reste pas énormément de travail dessus. J'ai déjà tous les concepts, des refrains posés sur les intrus qui n'attendent que nos couplets qui sont écrits. Tout est bien mis en place.

 

 

D : Vous avez eu une longue période de flottement suite à l'incarcération de Saza, qu'est-ce qui vous a remis le pied à l'étrier ?


Hype : Il sort de prison en 2004, on fait quelques morceaux pas terribles, il n'y avait pas de direction... Ca ne le faisait pas. On a commencé à enregistrer sérieusement en 2008. On est tombé sur un mec qui ne connaît pas le rap mais qui est musicien. On a bloqué avec lui. Il sait tout faire. Mais si tu le laisses tout seul, il va te faire de l'orgue d'église, il s'en bat les couilles du rap. On s'est enfermé avec lui et on a fait deux cents instrus en deux ans. On en posait certaines, on en gardait d'autres... Et c'est ça qui a donné Braquage en YZ. A la base, on ne pensait même pas encore sortir. On se disait qu'on allait attaquer en grand etc. Mais en fait, un jour, Alpha 5.20 a écouté Braquage à l'Africaine en studio, c'était au moment où il faisait son film, African Gangster. Il a dit : "Vous êtes des ouf, il me le faut ce morceau, faut que je le mette dans le film et dans la BO". Donc on lui a donné et il l'a mis dans la BO. Après, il y a eu Mister You, Zesau et AP en plus, on a clippé le morceau et ça a commencé à buzzer. On avait genre cinquante morceaux déjà enregistrés, les gens nous disaient : "Mais vous êtes des fous, sortez un truc". On s'est dit : "Vas-y, on le sort nous-même, même pas besoin de démarcher, on va poser une première pierre...". Voilà, c'est comme ça que c'est parti.

 

 

D : Alpha 5.20 a souvent été mésestimé, voire moqué...

 

Hype : Tu sais ce qui me faisait rire à l'époque ? C'est qu'il y a des mecs qui parlaient sur Alpha et ils écoutaient exactement ce qu'il faisait en américain. Et ils kiffaient dessus au même moment. Du putain de rap de gangster avec un flow, un style qu'il s'est trouvé... En fait, il est sous-estimé par les rappeurs et un certain public mais pas par la rue. Ca prend aux tripes Alpha. Et c'est un mec qui s'est toujours mélangé. Il aime la musique. Les gens ont été choqués quand, à la fin de son dernier album, il cite ses influences américaines. Les 3/4 des rappeurs français ne savent même pas de qui il parle. Il a une culture rap de malade. Tu lui dis du double time, il sait très bien ce que c'est. Quand tu lui dis Memphis, il sait très bien c'est quoi le son de Memphis... C'est des fous les gens... Ils ne comprennent pas. Je crois que c'est pour ça qu'il a arrêté. 

 

 

D : Est-ce que vous avez dans l'idée de faire quelque chose en solo à l'avenir, que ce soit toi ou Saza ?

 

Hype : On va voir ce qu'on fera après Braquage à l'Algérienne. En solo, c'est une autre ambiance. Personnellement, ça ne m'attire pas trop. J'aurais eu le temps de le faire. Tu es dans un délire "tout seul"... Après, les mecs te disent : "Ouais mais tu peux dire des trucs que t'aurais pas dit en groupe". Non... Des fois, Samy parle de trucs et moi d'autres choses, il y a un petit dénominateur commun mais chacun fait ce qu'il veut. Ca se complète.

 

 

D : Je te laisse le mot de la fin...

 

Hype : Qu'est-ce que je n'ai pas dit ? Ce qui nous manque là, c'est des gens qui ne soient pas rappeurs. Venez faire manager, tourneur, avocat...

 

 

 

Un grand merci à Hype pour sa disponibilité.

Interview réalisée et retranscrite par Diamantaire.

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Diamantaire Diamantaire - dans Interviews
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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 18:46

 

Fruit de la terre promise des MC's, il aura distillé quelques bombes avant de, peu à peu, cogiter sur le plan à suivre. Le sablier a fait son oeuvre mais Cassidy, homme de l'ombre, soleil en ligne de mire, n'est pas de ceux cédant à l'épreuve du temps. 

De la première attaque aux prochains faits d'armes... 

Entretien avec un X.Men. Rappeur d'instants. Rappeur d'instinct. 

 

 

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Diamantaire : Tu prépares actuellement ton premier album solo. Pourquoi si tard ?

 

Cassidy : Si tard peut-être par rapport à l'attente du public mais, pour moi, ça tombe au moment opportun dans le sens où Menilcity c'était vraiment histoire de me présenter pour ceux qui ne me connaissaient pas parce que du temps est passé depuis l'album X.Men. Donc, je me suis dit qu'il fallait préparer le terrain avec des street-albums, à savoir prendre des morceaux déjà sortis qui pour moi n'avaient pas eu de visibilité équivalente à ce que je voulais et rajouter quelques inédits. Le deuxième volume était un peu dans le même principe sachant que je me rapprochais vraiment de l'album. Et c'est vrai que ça a mis pas mal de temps et que ça paraît tard mais pour moi, ça tombe pile-poil au bon moment parce que ça me permet en même temps de monter ma structure. J'ai fait les rencontres qui me permettent d'arriver à un album qui sera carré et conséquent.

 

 

D : J'ai cru comprendre que tu souhaitais "ouvrir" un peu ta musique... Est-ce une façon de retrouver le succès de tes débuts ?

 

Cassidy : C'est surtout un choix de coeur. Même si, entre temps, il y a eu plein de choses en musique, le Dirty South etc, là, j'arrive à un âge où je me suis demandé : "Ouais mais qu'est-ce que j'aime vraiment dans la musique ?". Et je me suis repenché sur ce qu'on a fait au début, à savoir qu'on est de l'école du sample, des beats un peu minimalistes qui laissent de la place à la voix. C'est une manière de retrouver mon public et d'en conquérir un autre. Mais quand je dis "ouvrir", c'est pas tant au niveau des lyrics et de la musique, c'est surtout au niveau de la structure. C'est-à-dire que les projets que je faisais avant, les street-albums, ne sortaient pas du réseau confidentiel. C'était une gestion au feeling, l'album qui arrive est plus médité que les autres projets, à savoir que je pense vraiment à la promotion en amont, pendant et après le projet. Monter mon site internet... Voilà, tout ce qui va normalement avec la sortie d'un projet, pour qu'il soit entendu et vu par le plus grand nombre.

 

 

D : A l'époque de Jeunes, Coupables et Libres, vous ne vous occupiez pas du tout de la promo ?

 

Cassidy : Bah tu sais à l'époque, signature en maison de disques... On n'avait rien à faire si ce n'est s'occuper de notre musique. Donc, forcément, ça a eu de l'impact et de la visibilité parce que c'était le boulot de la maison de disques. Les tâches étaient bien réparties. Là, on va arriver à un truc un peu similaire avec mon album. Moi, je vais me concentrer sur l'artistique et un peu aussi sur l'administratif vu que je suis en train de monter ma boîte mais chacun sera à son poste pour que l'album puisse avoir une bonne visibilité.

 

 

D : D'un autre côté, Universal n'avait pas forcément bien géré son rôle, puisqu'il n'y avait pas eu de clip par exemple... 

 

Cassidy : Ca, ça été plein de petits aléas. Le lancement s'est super bien passé, on avait des affichages dans le métro, au niveau des portes, des tourniquets... A Virgin, on avait un grand encart avec la pancarte des X.Men... Bref, toute une promotion qui était carrée. Et en fait, il y a eu un désaccord concernant le titre à sortir en clip. Ce qui va te paraître bizarre, c'est, qu'à l'époque, eux voulaient sortir One One One et nous Bla Bla Bla. Et les maisons de disques, quand ils refusent un truc, ils ne te le disent jamais de manière frontale, ils font traîner et, au bout d'un moment, ça passe à la trappe parce qu'on est sur autre chose... Ca a été un truc à la con mais ça c'est réellement passé comme ça.

 

 

D : L'album avec les Ghetto Diplomats était sorti sur quel structure ? C'était de façon indépendante ?

 

Cassidy : C'était indépendant mais signé dans une structure "semi-major". C'était 357 Music, qui avait pas mal de moyens en terme de communication. Mais c'est vrai que c'était du semi-indépendant, on n'a pas fait une énorme promotion. C'est là où je ne vais pas reproduire certaines erreurs du passé : sortir un projet, avoir pris du temps dessus et puis, une fois que le produit est sorti, négliger un peu la promotion...

 

 

D : Vous faîtes partie d'une génération de rappeurs qui ont percé très jeunes... Aujourd'hui, la plupart des artistes arrivent à maturité assez tard, comment tu expliques ça ?

 

Cassidy : Le marché n'était pas le même. Il y avait beaucoup moins d'artistes qui sortaient. Les moyens de comm' n'étaient pas les mêmes, c'était beaucoup de bouche à oreille. On est arrivé à l'époque tels deux ados aimant le son, on ne s'est pas forcément posé de questions. On a commencé à faire un premier morceau qui était J'Attaque du Mike, sans penser à la suite et ce morceau a été une amorce au reste. On a eu des sollicitations pour des compilations et on a livré au fur et à mesure les morceaux. Donc on n'avait pas forcément un plan de carrière établi. C'était : "On balance nos sons et, après, on voit ce qui se passe". Et puis Time Bomb nous a "coaché", on a rencontré les Lunatic à l'époque et toute la clique Time Bomb. Ca nous a donné une énergie sur le moment, on faisait pas mal de scène... Mais c'est vrai qu'il n'y a pas forcément eu de délire de structure tout de suite entre nous. Ce n'est que quelques années après qu'on s'est rendu compte de ce qui s'était passé. On a tilté qu'on avait traversé un truc qui était assez faramineux quand même. 

 

 

D : Est-ce que ça ne vous a justement pas nui de ne pas "penser carrière" ?

 

Cassidy : J'ai envie de te dire oui parce que, peut-être qu'aujourd'hui, on n'en serait pas là au niveau des ventes et même de la visibilité. Mais dans toute expérience, on apprend des choses. Même si on a fait quelques erreurs, je pense que ça nous a appris car, comme tu le dis, on a découvert ce business assez tôt, on a eu le temps de le voir évoluer. C'est-à-dire que de 95 à aujourd'hui, il s'est passé des tas de choses : l'arrivée du net, des moyens de communications etc. L'essentiel, pour ma part, c'était de rester connecté. Je me suis tout simplement adapté.

 

 

D : Tu peux nous raconter l'épisode de la Fnac des Ternes ?

 

Cassidy : Bah voilà, on était sollicité pour faire un show-case à la Fnac, pas plus d'informations, on savait juste qu'on allait jouer nos morceaux classiques -je ne sais plus si Retour aux Pyramides était sorti à l'époque- dont Pendez-les. A l'époque, on n'avait pas de voiture. Donc on est sorti du métro Ternes, et, déjà, dès la sortie du métro, on voyait une sorte de cohue en direction de la Fnac. On s'est regardé avec Ill et on s'est dit : "ouais, ya un truc qui se passe". Donc on arrive dans la rue de la Fnac, bondé de monde, on monte à l'étage, on voit que les trucs sont archi-complets, On se pose un peu dans les loges. Apparemment, le concert ne va pas être possible, trop de monde par rapport à la salle. Et au moment où Ali est parti sur scène pour annoncer que le concert n'allait pas avoir lieu, ça a commencé à pousser, la vitre est tombée et voilà, c'est parti en couilles... Ca a commencé à chaparder dans tous les sens... Je pense que les organisateurs ont été dépassés par la taille de l'évènement, tout simplement.

 

 

D : Et, à l'époque, vous ne vous rendiez pas encore compte de l'impact que vous aviez...

 

Cassidy : Je pense qu'on s'en est rendu compte là. Et ça été un moment charnière. Parce que suite à ça, on s'est retrouvé tous à la barraque chez Gilles, en se disant qu'il y avait un truc qui s'était passé : "on a une grosse influence mais ça suit pas derrière". Donc on a commencé à se poser des questions... Et je peux te dire que Time Bomb s'est presque dissout à ce moment-là. Parce qu'on a réalisé qu'il se passait des choses.

 

 

D : Vous pensiez que la structure n'était pas assez solide ?

 

Cassidy : A l'époque, on pensait clairement qu'on s'était fait carotte quoi. Les chiffres étaient flous ou, sinon, il n'y en avait pas du tout. On avait fait voir ça à des avocats qui nous ont dit : "C'est un contrat qui vous lie mais sans aucun avantage pour vous et beaucoup pour les producteurs". On a tout simplement décidé de rompre ce contrat et chacun a un peu fait sa vie. Sachant qu'on est quand même resté tous en contact à ce moment-là, mais des choix devaient être fait. Oxmo est resté avec Time Bomb, et ce qui est de Lunatic, X.Men, Pit Baccardi et les autres, on s'est mis à l'écart de tout ça.

 

 

D : Concernant Jeunes, Coupables et Libres, la collaboration avec Geraldo s'est faîte naturellement ?

 

Cassidy : Bah tu sais, on était une équipe très soudée, à savoir qu'on était très régulièrement ensemble. Les beatmakers attitrés de l'époque, c'étaient Géraldo, Kessey et Chris, qui faisait lui aussi des instru. Et au moment où il y a eu la césure Time Bomb, on est resté avec Geraldo et lui a justement commencé à démarcher les maisons de disques. Et c'est là que l'aventure Universal a commencé, on a signé chez eux sans aucune maquette. Il nous ont signés grâce à notre réputation, à nos morceaux d'avant. On s'est lancé dans l'aventure comme des jeunes qui découvraient le business parce qu'on était la première signature française en rap chez Universal. On a découvert un univers qu'on ne connaissait pas, on nous appelait des taxis pour aller en studio alors que, nous, on se déplaçait toujours en transports en commun et ça nous allait très bien. Pleins de petits trucs comme ça, des moyens pour faire notre musique... Mais je te dirais que l'expérience ne s'est pas si bien passé que ça parce qu'on était un petit peu tête brûlée, on ne voulait faire aucune concession. Et on a commencé à sentir de petites indications sur nos écritures... Nos poils se sont hérissés et, du coup, ça a un petit peu accroché.

 

 

D : Il paraît que l'album a été écrit en 3 semaines...

 

Cassidy : C'est vrai mais ce n'était pas forcément voulu. On faisait tout à l'instinct -comme Retour aux Pyramides qu'on a écrit sur place- et pour l'album, on s'est dit qu'on allait faire la même chose. On avait trois semaines de studio louées par la maison de disques donc on a fait l'album en trois semaines. On arrivait le matin, on ne savait pas ce qui allait se passer dans la journée. On écoutait les productions de Géraldo, on faisait : "Bon, on va prendre celle-là" et, aussitôt, on se mettait en écriture. Et parfois, c'était fait dans la douleur... Fallait pondre un morceau à la fin de la journée. Donc il y a eu des périodes de stress mais, en même temps, ça reste une très bonne expérience parce que, maintenant, en terme de délai ou d'écriture en studio, ça n'est plus un souci.

 

 

D : Il y avait eu un accueil assez mitigé du public... Tu penses que cette précipitation dans la réalisation a nui à la qualité de l'album ?

 

Cassidy : Je ne pense pas, honnêtement. Quand on dit "score mitigé", nous, les chiffres qu'on a eu de la maison de diques à l'époque, au début du lancement, étaient d'à peu près 60 000. Alors qu'on n'avait pas fait de promo, mis à part l'affichage dans le métro, tout ce qui était presse/magazines... Pour la maison de disques, en effet, c'était plutôt un échec parce qu'on visait clairement les 100 000, ce qui était atteignable. Mais voilà, par rapport à l'histoire des clips qui n'ont pas été faits... 

Après, oui, peut-être qu'il y a quelques défauts mais, pour moi, ça fait justement partie de l'écriture instinctive. Si les gens se repenchent sur cet album, ils auront exactement ce qui se passait à l'époque. Il n'y avait pas le temps de réflexion, de tricher sur quoi que ce soit. Ce qui est écrit dans l'album, c'est des choses qui se sont passées, qu'on a vues ou vécues. Ca reste réel.

 

 

D : Il y a un morceau que j'aime particulièrement sur cet album et qui est, à mon goût, trop souvent oublié lorsqu'il s'agit de citer vos morceaux marquants, c'est Oublie le Come Back...

 

Cassidy : C'est la même. Il fait partie de mes morceaux préférés de l'album. Même dans le sens où il a une histoire un peu particulière ce morceau. Au moment où je l'enregistrais, j'ai perdu ma cousine... On avait commencé dans un thème, ça a continué dans ce thème là... C'est un peu un hommage à tout ça. J'ai été énormément affecté par la disparition de ma cousine et, quand je lis entre les lignes du morceau, ça se ressent. Dans la façon de dire les choses et même dans ce que je dis. Ca a été un moment particulier, j'ai appris ça en studio et je n'ai pas voulu qu'on arrête les séances, on a juste fait une pause d'une semaine pour que je puisse régler tout ce qui va avec les aléas d'un décès. Ca reste mon morceau fétiche, j'ai envie de te dire. De par le sample, aussi, qui donne une certaine atmosphère. Même, pour moi, le message est fort parce qu'on s'est dit : "Est-ce qu'on ne le regrettera pas un jour ?". Et je sais que ça nous a longtemps bloqué. Mais on n'est jamais parti. C'est un morceau que je reboosterais volontiers.

 

 

D : Ensuite, il y a eu l'album avec les Ghetto Diplomats, puis la signature de Ill chez 45 Scientific... Pourquoi ne pas l'avoir suivi ?

 

Cassidy : L'empreinte de 45 Scientific à l'époque où Ill a signé, c'était un truc assez minimaliste dans le sens des productions qu'ils voulaient absolument exploiter. Et, moi, déjà à cette époque, j'étais dans la démarche d'ouvrir ma musique, sachant qu'on a commencé avec des morceaux comme J'Attaque du Mike où on chantait sur les refrains. Et ça ne correspondait pas forcément à l'image de 45. Même, je pensais vraiment que la meilleure chose pour moi, c'était de rester indépendant, de continuer à travailler mon écriture, à bouger à droite à gauche rencontrer des personnes, plutôt que de me mettre dans cette structure. Ce qui ne m'empêche pas d'avoir fait la tournée 45 avec eux pendant un moment. Voilà, on était en très bon termes mais je ne voulais pas de signature sur leur label. C'était une volonté artistique.

 

 

D : D'ailleurs, la signature de Ill n'a pas donné grand-chose...

 

Cassidy : Je m'attendais un petit peu à tout ça, dans le sens où 45 Scientific avait été créé exclusivement pour Lunatic à la base. Donc je me suis dit : "Est-ce qu'ils vont être assez concentrés pour gérer à la fois Lunatic et d'autres artistes ?". Et l'autre artiste, c'est Ill, on ne parle pas de n'importe qui... Au début, quand j'ai vu le travail qui avait été effectué dessus, j'ai trouvé ça pas mal, avec un maxi qui s'appelait Pacman. Mais je trouvais que la suite prenait énormément de temps, ça manquait un peu de réactivité. Ca m'a conforté dans mon choix.

 

 

D : Vous aviez de bonnes relations avec Lunatic à l'époque Time Bomb ?

 

Cassidy : Ouais.

 

 

D : Pourquoi n'avoir jamais fait un vrai morceau ensemble ?

 

Cassidy : Bah en fait, quand je me retourne, je me dis que tout ça s'est passé sur une période assez courte. Je pense que si on avait eu une année de plus, on l'aurait fait ce morceau. Parce qu'on était très souvent en studio ensemble, on écrivait les morceaux ensemble... On a même commencé à gratter des trucs en communs mais ça n'a jamais pu voir le jour parce que, justement, il s'est passé ce qui s'est passé avec Time Bomb. Mais on avait de très bonnes affinités, on a même pensé à un album commun à un moment donné... Mais voilà, tout ça a été super vite.

 

 

 

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D : On a souvent loué les qualités techniques des X.Men, au point de négliger parfois votre talent d'écriture...  On en parlait avec quelqu'un récemment et on s'est fait cette réflexion : "Les X.Men ne disent pas, ils suggèrent".

 

Cassidy : Conscient ou inconscient, je ne pourrais pas te dire. Mais je crois qu'on a amené ça en fait. Ce côté métaphore, tout dans le sous-entendu. Je pense que c'est, en même temps, lié à notre environnement, la manière dont on a grandi, la musique qu'on a écoutée aussi. Le rap n'était pas ce qu'il était aujourd'hui donc on écoutait vraiment de tout. Et je pense que ça s'est ressenti dans notre musique. En voulant amener de la musicalité, on avait forcément des contraintes de mots et de choix de mots. Ce petit mélange a contribué à donner la touch X.Men. Mais ça n'était pas conscient à se dire : "Ouais, on va tout faire dans le sous-entendu". C'était la manière de communiquer. 

 

 

D : Comme le morceau Retour aux Pyramides, modèle d'écriture instinctive...

 

Cassidy : Carrement parce que Retour aux Pyramides, on a eu l'instru quelque temps avant, on a eu le temps de l'écouter et de se mettre dans l'ambiance. Et en fait, à la base, on avait écrit sur le morceau où KRS-One a posé. On a commencé à écrire un couplet, deux couplets... Et on s'est dit : "Nan, ça va pas". Donc les mecs de Cercle Rouge nous ont renvoyé l'autre instru, la fameuse, celle de Retour aux Pyramides. On s'est dit : "On la laisse de côté et le jour où on va en studio, on se met dessus et on gratte sur place". On arrive, l'équipe de beatmakers a fait tourné le beat, on s'est posé, on a commencé à écrire, sans vraiment savoir où ça allait partir. Mais vraiment ! Quand je dis "Préparé au Big Bang", ça part de là et la suite découle d'elle-même et ça, tout le long du morceau. 

Après, c'est avec le retour qu'on s'est dit qu'on avait fait quelque chose de particulier. Mais, même nous, en sortant du studio, on n'était pas à se dire qu'on avait fait un classique ou un truc de malade. C'était un morceau parmi tant d'autres. Comme quoi, une fois que tu as fini un morceau, il ne t'appartient plus.

 

 

D : Récemment, je lisais une vieille interview d'Oxmo. Il évoquait notamment le fait que les X.Men étaient considérés comme le groupe phare de Time Bomb et que les meilleurs instrus vous étaient réservés...

 

Cassidy : Bah le truc, c'est qu'on a été les premiers à arriver chez Time Bomb en fait. La rencontre avec Mars et Kessey s'est faîte à Porte de Vanves, au coin de la rue. Moi, j'étais encore à l'école... On avait été présenté à l'époque par Juan Marco, celui qui a fait le morceau "Elles sont toutes les mêmes". Donc on s'est rencontré avec Mars et Kessey et puis, aussitôt, on est parti en studio pour enregistrer J'Attaque du Mike et composer le beat. Donc, forcément, on avait peut-être une relation privilégiée. Au niveau des instrus, dès qu'il y avait des trucs qui sortaient, on était les premiers à les écouter. Et puis, après, on faisait écouter aux autres. C'est vrai qu'on avait une position de choix de par notre arrivée dans le label en fait.

 

 

D : Il me semble avoir lu quelque part que vous faisiez partie d'un groupe au collège/lycée mais que les autres membres ne vous trouvaient pas assez bons...

 

Cassidy : Ouais, exact. Ca, ça remonte vraiment à super loin, au tout début de la musique. Moi, j'ai commencé par la danse et le mec qui m'a amené à la musique dansait avec moi. Il m'a présenté des personnes... J'ai commencé à tilté, je dansais mais j'avais aussi envie de dire des choses. Au début, on faisait les backs pour un groupe puis on s'est mis à écrire quelques textes mais, en effet, ils trouvaient ça un peu trop excentrique, pas assez bien. Ce qui est possible, je ne vais pas te dire qu'on déchirait dès le début... Mais je pense que ça nous a motivé parce que, du coup, on était persuadé de notre "talent", qu'on avait des choses à dire, d'une manière qu'on n'entendait pas ailleurs. 

 

 

D : Tu sais ce qu'ils sont devenus ?

 

Cassidy : Non, je n'ai plus aucun souvenir. Enfin, il y avait un mec avec qui je bossais, mais qui ne faisait pas partie de ceux qui pensaient qu'on écrivait mal, c'est James Delleck. Lui, c'est une des premières personnes qui m'a montré les machines, comment faire des beats... Ouais, je pense qu'un des points de départ, c'était avec James Delleck.

 

 

D : Lors d'une précédente interview, nous avions un peu parlé de Time Bomb avec Nikkfurie. Sans avoir été particulièrement fan, il notait que vous faisiez partie des mecs qui, non seulement, écoutaient mais, surtout, comprenaient le bon rap américain, notamment les techniques d'écriture... Quelles étaient vos influences à l'époque ?

 

Cassidy : Les influences du groupe, c'était clairement Boot Camp Clik : Smif-N-Wessun et tout ça. Biggie, Capone N Noreaga... Mais je pense que ceux qui nous ont le plus marqué, qu'on a écouté en boucle au moment de tous ces projets-là, c'est vraiment Smif-N-Wessun. En plus, ils étaient deux donc, voilà, Ill et moi, on se reconnaissait dans ce qu'ils faisaient. Les mecs qui bédavent tous le temps, qui faisaient du sport... Les valeurs qu'ils transmettaient dans les morceaux nous parraissaient communes. Il y a eu Jay-Z aussi entre-temps...

Ca a été un gros avantage à l'époque de comprendre parfaitement l'anglais parce que, justement, on a pu adapter ça un peu à notre sauce. Ill avait la grosse faculté de traduire les morceaux en simultané. C'est-à-dire qu'il y avait un morceau qui passait et il te faisait la traduction en français, même vitesse, même flow... Tout ça, je pense que ça nous a beaucoup servi et appris. Pour retranscrire ça à la française avec une certaine finesse. Sans non plus faire du copier/coller parce qu'il y a d'autres personnes qui à l'époque écoutaient du cainri et ne faisaient que de la traduction... Nous, c'était pas notre but, on a notre vie et nos expériences. Nous, c'était juste dans la manière et l'angle pour amener les choses.

 

 

D : Un registre dans lequel vous avez brillé et qui se perd pas mal aujourd'hui, c'est le freestyle. Les rappeurs se contentant souvent de rapper les morceaux de l'album dont ils font la promotion. A l'époque, on a la sensation qu'un freestyle, c'était quasiment un morceau inédit...

 

Cassidy : Nous, je vais te dire qu'en fait, on n'avait pas le choix parce qu'à l'époque de Générations, on n'avait pas d'album. Donc on allait à la radio mais on ne voulait pas arriver les mains dans les poches... Soit on improvisait sur place, soit on avait le texte qu'on avait écrit dans le train. Donc, voilà, on livrait à chaque fois un truc nouveau, qui était le truc de la journée... Aujourd'hui, c'est vrai que les artistes, quand ils vont en radio, ils ont derrière eux des albums, ils peuvent se reposer là-dessus. Donc c'est vrai que ça se perd un petit peu... Pour moi, quand tu vas à la radio, l'essentiel, c'est de décrire ton humeur du moment. L'album, on sait que tu vas le sortir, on écoutera tes morceaux mais c'est important de pouvoir livrer ton ressenti du jour.

 

 

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D : Un morceau que je trouve très intéressant, c'est votre collaboration avec la Fonky Family (Maintenant ou Jamais). Vous aviez un style assez différent dans l'écriture. La FF a toujours été un peu brute de décoffrage et vous, vous étiez dans une sorte de mystique... C'est très perceptible sur ce morceau...

 

Cassidy : C'est marrant ce que tu dis parce que je pense qu'à l'époque, on n'en avait pas forcément conscience. C'est-à-dire que ce morceau-là, quand il est sorti, on s'est dit : "Il y a un truc mystique qui s'est passé". Parce que eux sont à fond dans la description pure et dure, on ne va pas dire la galère mais des coups durs de la vie. Et nous, on est rentré dans ce même système-là mais avec plus de mysticisme. "J'enfante la haine dans la douleur comme pour une césarienne". On a vraiment cherché à accentuer nos traits, pour que la différence se fasse bien entre leur écriture et la nôtre. Et je pense que ça a plutôt bien marché. Et pareil, c'était un morceau qui a été écrit sur place. On a écrit une partie dans l'avion avec Ill et on s'est posé au studio de la FF, on a bédave comme des porcs toute l'après-midi et, voilà, en fin d'après-midi, on a commencé à enregistrer le morceau et ça a donné ça.

 

 

D : Il me semble que Kheops et Akhenaton appréciaient beaucoup ce que vous faisiez à l'époque...

 

Cassidy : Ca a été une sacré expérience dans le sens où, nous, quand on a commencé, on écoutait IAM, NTM et tout ça. Quand on est arrivé dans ce game et qu'on a vu justement que ces personnes appréciaient notre musique, c'est à ce moment-là qu'on les a cotoyés. Ca a commencé par une invitation au Café Julien sur Marseille où on a fait un show-case avec la Fonky Family. Ensuite, les invitations sur les projets... Jusqu'au jour de L'Ecole du Micro D'Argent, où ils nous ont invité dans leur studio, à Colombes, un peu avant que l'album soit terminé. Ils nous ont fait écouter leur projet, on leur a fait écouter nos maquettes... Après, ils ont fait une petite pause, ils sont partis à New-York. Ils ont changé pas mal de trucs de leur album, pour après revenir et livrer L'Ecole du Micro D'Argent.

On a eu la chance d'être entré dans leur sillage parce que, souvent, sur les plateaux télé, ils nous citaient en tant que groupe de référence ou groupe du moment. Donc je pense que ça nous a fait le plus grand bien et puis ça a été en même temps une belle rencontre.

 

 

D : Tu as encore des contacts ?

 

Cassidy : Akhenaton, c'est plus par parcimonie. Parfois, on se croise donc on prend le temps de parler mais ça fait longtemps qu'on ne s'est pas eu au téléphone, si ce n'est pour charrier par rapport au foot. D'ailleurs, je vais l'appeler cette année vu qu'on a une bonne équipe, je vais en profiter. Le Rat Luciano, je l'ai vu l'année dernière. DJ Djel, je le vois toujours... Donc, ouais, on a gardé le contact avec les mecs de Marseille. Ca a été vraiment un coup de coeur, c'était notre west side... Tu sais, on descendait dans le sud, il faisait beau, ça rappait... Bêtes de rencontres.

 

 

D : Vu la réussite du morceau Justifiable, on se dit qu'une association X.Men/Kheops aurait pu marcher...

 

Cassidy : C'est vrai mais, à l'époque, on n'y a même pas pensé à long terme parce qu'on bossait avec Time Bomb. Ca veut dire que nos producteurs, en terme de beatmakers, c'étaient Mars, Geraldo et Kessey. Pour le projet Sad Hill, il s'avère que c'est Kheops qui faisait tous les instrus et c'est vrai que l'alchimie a vraiment bien prise. Il me semble même qu'Ill avait posé un deuxième morceau pour un autre volume de Sad Hill. Donc ouais, c'était une bête de collaboration. Après, c'est vrai que les évènements ont fait qu'on n'a pas pu pousser ça plus loin... Comme on fait maintenant, à faire des albums concept avec un beatmaker en particulier. Ce sont des choses qui auraient été possibles et qui, peut-être, le seront encore. Qui sait ? Tant qu'on est tous en vie, il y a moyen de faire les choses. Les portes ne sont pas fermées.

 

 

D : Il me semble que tu taffes avec un mec qui s'appelle Atto. Il doit sortir un album bientôt, apparemment. Tu l'as rencontré comment ?

 

Cassidy : Il m'a été présenté par un pote qu'on a en commun, un très bon ami à moi. Il m'a dit : 'Voilà, écoute ce qu'il fait, ça va t'intéresser, le mec a de bonnes idées et est plutôt novateur dans son délire". Ca a été un coup de coeur. Là, l'album est en chantier, quasiment terminé mais lui est parti sur Londres pour diverses affaires et aussi développer sa musique. C'est un projet qui est pour l'instant en stand-by, qui ne va pas sortir tout de suite. Là, pour l'instant, il y a dix morceaux et, honnêtement, il y a de grosses patates. Avec de belles collaborations qui sortent un petit peu du milieu classique du hip-hop. A savoir Benjamin Diamond, le mec de Stardust, qui bosse en electro. Avec aussi les Clone X, des mecs du XXe qui sont un peu dans une ambiance dubstep.

Donc voilà, c'est un univers assez différent du mien mais qui reste malgré tout proche parce que ce mec là, il ne se ment pas. Dans le sens où il fait la musique qu'il aime, il invite les personnes avec qui il a des affinités, sans se soucier de ce qui devrait marcher ou pas. Et il s'avère que ce qu'il a choisi est plutôt un bon créneau, tout ce qui est bad dubstep, ambiance Tinie Tempah... Dans l'ambiance londonienne. D'ailleurs, on avait fait un concert là-bas qui s'était super bien passé, il y a quelques années.

 

 

D : Tu as idée dans l'avenir de "chaperonner" des mecs plus jeunes ?

 

Cassidy : Pour moi, je pense que c'est une vocation parce que, dans nos projets, j'ai toujours fait en sorte de mettre des gens pas forcément connus. Et je pense qu'en effet, le but de la structure à terme, c'est de pouvoir produire des gens en qui je crois. Ce sera pas forcément du hip-hop pur et dur, tant que ce sera de la musique que moi j'apprécie... Aussi bien production sonore qu'audiovisuelle. Tout ce qui touche au visuel, au cinéma, c'est vraiment un milieu qui m'attire beaucoup. Ne serait-ce qu'en terme de scénario, d'idées...

 

 

D : Tu as fait un morceau avec un beat un peu ragga, GOD, montrant que tes influences musicales dépassaient le rap...

 

Cassidy : Si on n'était pas en France, avec tous les préjugés qu'il peut y avoir dès que tu sors un peu de ton truc, je pense que le champ musical y gagnerait. GOD, c'était tout simplement pour dire que j'aime cette musique. J'aime le ragga, j'en ai écouté. Je ne suis pas un raggaman pour un sou mais, en tout cas, j'ai essayé de respecter la musique en faisant quelque chose de carré et cohérent. Après, je sais qu'il y a des gens qui ont été perturbés et qui se sont demandés ce que je faisais. Mais à la limite, je m'en tape parce que, moi, ça m'a fait plaisir et j'ai kiffé.

 

 

D : Plaisir perso avant tout.

 

Cassidy : Plaisir perso avant tout parce que le jour où je ferai la musique que pour faire plaisir aux gens, il y a un truc qui sera cassé. Voilà, ça a plus ou moins pris mais je suis très content d'avoir fait ce morceau. D'autant que je prépare un remix. Parce qu'on m'a longtemps dit : "Bah dans ce cas-là, invite un mec de ce milieu-là, fais un vrai truc". Du coup, ça a tourné, ça a tourné... J'espère pouvoir balancer un truc assez rapidement.

 

 

D : Tu sais ce que devient Diable Rouge ?

 

Cassidy : Diable Rouge, il a eu des petits soucis... Il a fait du ballon pendant un petit moment, ça l'a un peu coupé. La dernière fois qu'on s'était vu, il avait à coeur de refaire des trucs mais je n'ai plus eu de ses nouvelles depuis... D'ailleurs, grosse dédicace à lui. S'il tombe sur le blog, qu'il donne de ses nouvelles, ça ferait plaisir.

 

 

D : Tu évoques souvent un possible retour des X... Est-ce que tu peux nous dire si, à moyen terme, il y aura vraiment un projet des X.Men ?

 

Cassidy : Il n'y aura pas d'album X.Men avant que je n'ai sorti le mien et, je pense, lui le sien. Je pense pouvoir être optimiste dans le sens où je monte aussi ma structure en pensant justement à l'album X.Men. Parce qu'on se connait, on sait qu'on a une manière de fonctionner qui est assez particulière et qu'on ne sera jamais mieux servi que par nous-même. D'où l'importance d'une structure pour pouvoir tout controler. Et, voilà, je pense qu'une fois que la structure sera montée et mon album solo lancé, tout peut arriver, vraiment. Ca peut aller très vite comme ça peut prendre du temps ou ne jamais se faire. Je ne veux pas m'avancer, donner de dates... Mais, en tout cas, c'est plutôt en bonne voie.

 

 

D : Tu penses que Ill a vraiment un projet solo en tête ?

 

Cassidy : Bah ouais parce qu'à chaque fois qu'on se voit, il passe son temps à me dire qu'il est sur son projet, qu'il bosse dessus. Honnêtement, il a à coeur de faire un bon album et c'est quelqu'un d'assez perfectionniste, c'est pour ça que ça prend du temps. Je ne me fais pas trop de soucis quant à la qualité mais c'est vrai qu'il ne faut pas que le temps passe trop non plus...

 

 

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D : Pour en revenir à ton album, est-ce qu'il tournera autour d'un concept particulier ?

 

Cassidy : Si je livre un premier album, c'est vraiment parce qu'un concept m'est venu. Je ne voulais pas juste superposer des morceaux. C'est un concept qui se tient du début à la fin, de par le thème. Je ne veux pas trop en dévoiler pour ne pas gâcher cette surprise, je veux amener le truc petit à petit. Mais, voilà, tout ce temps-là est pris parce que, vraiment, je suis sur un truc ambitieux. Je suis entouré de personnes qui m'aident à ça. Pour donner des pistes aux gens, ce sera très cinématographique. Ce sera aussi visuel que sonore. 

 

 

D : Tu peux nous en dire un peu plus sur les featurings ?

 

Cassidy : Il y a 2/3 feat de confirmés, qui font partie de l'écurie Time Bomb. Les gens réfléchiront à qui ça peut être. Je n'en dirai pas plus pour l'instant mais c'est en très bonne voie et, même si ça prend du temps, je suis très satisfait de ce qui a été fait pour l'instant.  

 

 

D : Est-ce qu'il y aura aussi de nouvelles têtes ?

 

Cassidy : Très probablement. En fait, tout ce qui est des feat, j'ai ma liste fixe. J'ai aussi de la marge pour ce qui peut se passer entre maintenant et l'enregistrement. Il y aura un américain, sûr. Une nouvelle tête française aussi, sûrement. 

 

 

D : Au niveau des prods, tu as fait appel à différents beatmakers ?

 

Cassidy : Là où le concept se tient, c'est que la quasi-totalité des beats sont fait par une personne. C'est une volonté, un choix pour qu'il y ait une cohérence. J'ai fait appel à 2/3 autres beatmakers pour rajouter des touches différentes. Mais du début à la fin, la quasi-totalité de l'album sera géré par un beatmaker.

 

 

D : On peut avoir son nom ?

 

Cassidy : Ouais, Beuss Bengal. Il est sur pas mal de projets qui sont à venir ou même déjà sortis. Là, il bosse notamment avec Swift Guad. Il a bossé avec quelques Américains... Pour moi, c'est un mec... demain, je le signe dans mon label. Il est hypra talentueux. Quand je dis que la musique, c'est sa vie, c'est au sens propre. Le mec se lève le matin, il fait du son. Il se couche, il a fait ses 3/4 beats. Et il est très ouvert en terme de musique, c'est ce qui me plaît.

 

 

D : Je te laisse le mot de la fin.

 

Cassidy : Restez connectés, je sais que ça fait longtemps que vous attendez ce putain d'album mais il arrive et vous ne serez pas déçus. 

 

 

 

 

Un grand merci à Daphné et Cassidy pour leur disponibilité.

Interview réalisée et retranscrite par Diamantaire.

 

Photos : Damien Paillard (photo 1), Claude Desire (photos 2, 3, 4, 5)    

 

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Diamantaire Diamantaire - dans Interviews X.Men
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10 juillet 2011 7 10 /07 /juillet /2011 23:59

 

Saint-Malo, 12 juin 2011.

"Je peux vous prendre une minute ?" - "Oui". C'est ainsi que la tractation a commencé. A vrai dire, l'occasion était trop belle pour être gâchée. Week-end de la Pentecôte, comme chaque année, la cité Malouine accueille d'Etonnants Voyageurs. Deux albums en moins et Oxmo aurait presque fait figure de passager clandestin. Aujourd'hui, il fait de l'ombre aux projecteurs. Preuve en est que le Black Despe a bel et bien semé les douaniers du rap.

De minutes, on lui en soutirera finalement 25, le lendemain. Au café du coin d'en bas de la rue du bout de la ville d'en face du port (ouais ouais, c'est le nom du bar). Non sans mal. "Injoignable mais accessible, contente-toi de ça, imbécile". On s'en contente, Monsieur Puccino.

 

 

Oxmo ombre est lumière

 

 

Diamantaire : Tu as un processus d'écriture particulier ?

 

Oxmo Puccino : Je n'écris pas, je pense.

 

 

D : Oui, j'avais entendu dire que tu mémorisais tes lyrics dans ta tête et que tu écrivais très peu en fait...

 

Oxmo Puccino : Ouais, j'écris beaucoup moins que je ne pense. Donc je n'écris que quand j'arrive à avoir une bonne synthèse de ce que j'ai en tête, de comment je vais l'emmener... De la satisfaction aussi. J'écris à ce moment-là. Je réunis des idées... Enfin, comme tout le monde hein, je veux dire : le problème, ça n'est pas comment tu trouves les choses, c'est comment tu lis le monde, comment tu relis le monde pour le réécrire. C'est juste ça : tu lis pour réécrire. Donc, je n'ai pas de technique de travail, je n'ai pas de processus particulier. J'ai un bagage, un bagage technique, un bagage musical, un bagage rythmique. J'ai un quotidien, avec beaucoup d'éléments à réécrire et justement, ça manque de temps pour réécrire. J'ai plus un manque de temps qu'un problème de création. Quand on rentre dans un café comme ça, tu vois ce que je veux dire, il y a quelque chose à en tirer. Il y a beaucoup plus de processus de perdition que de création. La paresse, la distraction. La distraction au premier sens du terme. Pas la distraction dans le sens divertissement. Paris, c'est une ville où tu es distrait par beaucoup de choses qui t'empêchent de travailler.

 

 

D : Mais qui à la fois t'inspirent beaucoup aussi, non ?

 

Oxmo Puccino : Tu sais, c'est un peu comme cette phrase qui dit qu'une femme peut détruire tout ce qu'elle nous a inspiré. Paris, c'est pareil. Ca t'inspire tellement que la matière d'inspiration t'écrase. C'est à l'image d'un amour qui t'étouffe. Il y a tellement de choses que tu ne les vois plus passer. C'est ton quotidien. Quand tu viens de l'extérieur ou que tu as un recul, tu trouves ça extraordinaire. Et justement, quand tu vis tous les jours des choses extraordinaires, eh bien ça devient ordinaire.

 

 

D : Cette méthode de mémorisation t'est venue naturellement ? Je sais que Biggie faisait ça...

 

Oxmo Puccino : Ca se travaille. Justement, moi, j'étais fan de Biggie. Et j'ai la chance de travailler avec son ingénieur du son qui m'a raconté des anecdotes. Et j'en avais déduit à l'époque que, vu que c'était le meilleur, s'il travaillait comme ça, c'est qu'il devait tirer une partie de son pouvoir de ça. Donc j'ai essayé et ça été concluant.

 

 

D : Tu as commencé à le faire à quelle période ? L'Amour est Mort ?

 

Oxmo Puccino : L'Amour est Mort, avant L'Amour est Mort. 80% des textes de L'Amour est Mort ont été pensés et n'ont été écrits qu'après l'album. Mais il y a des défauts à ça, beaucoup de travers que tu corriges avec le temps et qui te reviennent en puissance mille. Donc, j'écris un peu et je pense beaucoup. Et justement, les gens ne réfléchissent pas avant d'écrire. Faut déjà réfléchir avant de parler. Avant d'écrire, il y en a beaucoup qui devraient retenir leur stylo.

 

 

D : Pour en revenir à ton écriture, j'ai remarqué au fil des années une certaine évolution. Notamment sur le dernier album, où tu es devenu beaucoup plus précis et économe dans les mots.

 

Oxmo : Ouais. Mais pas dans le sens et dans le poids de la phrase.

 

 

D : Ca été conscient bien sûr...

 

Oxmo Puccino : Ca été conscient, clairement. Ca fait partie de l'évolution. Tu réfléchis, à partir d'un moment, tu ne fais plus les choses au hasard. Le but étant d'être compris, plus tu réduis ta phrase tout en gardant sa consistance, sa profondeur, mieux tu es compris. Ca demande moins d'informations et du coup, l'impact est plus fort. Tu mets beaucoup moins de temps pour toucher, au premier degré. Parce que, même si j'ai dégraissé l'écriture, je ne l'ai pas simplifiée. C'est aussi là qu'est le challenge. De simplifier sans devenir simple. J'ai décomplexifié sans devenir simple. Simplet.

 

 

D : Tu trouves tes anciens textes trop chargés ?

 

Oxmo Puccino : Non, ils étaient de leur âge. La verve du début.

 

 

D : L'insouciance aussi ?

 

Oxmo Puccino : L'insouciance oui, parce que je ne faisais pas de la musique d'une manière professionnelle. C'était plus viscéral. Et puis, il n'y avait pas encore de règles établies. Nous étions en train de les faire.

 

 

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D : Musicalement, tu as aussi évolué jusqu'à t'associer aux Jazzbastards. Est-ce dû à une certaine lassitude vis-à-vis des beat rap ?

 

Oxmo Puccino : Tu sais, en France, la prod hip-hop a pour moi toujours souffert d'une certaine hypocrisie. Parce que nous écoutions ce qui a fait l'âge d'or du rap américain en terme de production et d'artistes. Des producteurs comme Alchemist, Dr.Dre, DJ Premier, des Marley Marl et compagnie. Et nous n'avions pas la sincérité d'esprit d'admettre que nous ne faisions pas des choses à la même hauteur. Donc on écoutait ces artistes et on faisait des sons avec lesquels nous étions très indulgents à aller rapper dessus. Ca ne pouvait pas nous emmener très loin, tu vois ce que je veux dire. Donc au final, je me suis retrouvé dans un endroit qui n'était pas très loin. Et quand ils ont commencé à programmer les beat eux-mêmes, à jouer des synthés, là j'ai dit non, là va falloir que je trouve une porte de sortie.

 

 

D : Un peu quand le sample est parti en fait...

 

Oxmo Puccino : Quand le sample est parti, voilà. Quand tout le monde s'est pris pour des compositeurs à l'arrivée de Scott Storch. Là, ça a commencé à devenir ridicule et donc je me suis dit : "Bon écoute, on va faire de musique, avec des musiciens". Avec un batteur, je le ferai mieux qu'avec n'importe quel sampler.

 

 

D : Et puis, souvent, les gens qui composent n'ont en fait même pas de formations musicales...

 

Oxmo Puccino : Tu vois ce que veux dire... Il n'y a pas de règles suivies et c'est pour ça qu'aujourd'hui, dans le pera, la plupart des prods qui sont soi-disant composées sont des cacophonies. Tu ne peux pas composer de la grosse musique à l'oreille, sans connaissances, ça n'est pas possible.

 

 

D : En parlant de compositeur, tu as déjà collaboré avec Nikkfurie, que penses-tu de son travail ?

 

Oxmo Puccino : Ce qui est intéressant dans son travail, c'est la recherche. Lui, il recherche toujours. Ce n'est pas un hasard si des morceaux comme Thé à la Menthe ont fait le tour du monde, qu'il fasse des morceaux pour Maï Lan, qu'il fasse des musiques d'animation... Le mec est dans une recherche, pour le peu que je le connaisse, je sais que c'est un rat de laboratoire. Qui ne tourne pas en rond puisqu'il écrit et a donc une approche de rappeur, ce qui enrichit la prod. La plupart des mecs comme ça qui rappent et font des prods le font depuis longtemps. C'est juste qu'on se penche sur leur côté rap, mais l'un et l'autre se nourrissent.

 

 

D : Justement, toi, tu produis de temps en temps...

 

Oxmo Puccino : Moi, je produis de temps en temps. C'est-à-dire que je ne suis pas dans l'optique du mec qui fait 50 sons. Je fais 10 sons et les 10 sons existeront, c'est ça le concept.

 

 

D : J'avais fait une interview avec Tedy Blow et il m'avait parlé d'un projet où il rapperait sur tes productions. C'est toujours d'actualité ?

 

Oxmo Puccino : Ce sont des idées dont on parle de temps en temps mais avant de les concrétiser, il y a du chemin quoi.

 

 

D : Il y a deux ans, à l'occasion de la sortie de ton album L'Arme de Paix, tu as publié un recueil de textes intitulé Mines de Cristal et je voulais savoir dans quelle optique tu l'as sorti. Car, personnellement, je pense que le texte rap ne prend vraiment toute son importance, toute sa valeur qu'une fois interprété. Peux-tu m'expliquer l'intérêt de sortir un recueil de textes ?

 

Oxmo Puccino : Bah, c'est très intéressant ce que tu dis parce que moi, justement, j'essaie de donner d'autres dimensions à mes textes et ce depuis le début. J'ai toujours fait en sorte que mes textes puissent être lus sans la musique. Parce que pour moi, ils existent. Ils existent parce que ce sont des mots, des phrases qui ont un sens, c'est un message qui est à délivrer, avec ou sans musique. Je veux dire, la musique est un support pour ceux qui en ont besoin, quand ils ne lisent pas. Et de la même façon, des gens qui lisent mais n'écoutent pas de musique peuvent avoir accès à mes textes. Donc pour moi, c'était casser une frontière, ouvrir une certaine porte. C'est quelque chose que j'ai toujours prévu. Il faut savoir qu'aujourd'hui, la majorité de mes textes sont écrits avant qu'il n'y ait n'importe quelle musique. L'Arme de Paix et Lipopette Bar ont été écrits pour la moitié sans musique. Donc ont été écrits sans musique pour être lus sans musique. Toujours en rythme parce que la poésie ne peut pas se passer de rythme. Et c'est vrai que quand tu lis des textes que tu as toujours écoutés ou entendu chanter, ils prennent une autre ampleur. Et quelqu'un, qui découvre les textes pour les entendre chanter après, peut ne pas être déçu de son voyage. Moi, en l'occurence, j'ai toujours écrit pour que ce soit lu en dehors de la musique. Complètement. Parce que la musique peut ne pas plaire à tout le monde et donc, pour cette raison, il ne faut pas qu'elle soit un obstacle ou la seule façon de pouvoir apprécier les textes.

 

 

D : Est-ce que, justement, tu te sens auteur avant d'être rappeur ?

 

Oxmo Puccino :  Ah je suis auteur, ouais. Je suis auteur, bien sûr. Rappeur, c'est un passage, c'est une forme. Auteur justement, ça dépasse les frontières de la musique. D'ailleurs, je suis auteur parce que j'ai écrit avant de rapper et que j'écris pour d'autres personnes. C'est-à-dire, en même temps que je réfléchis pour mes projets, je réfléchis à un chanteur ou à une chanteuse à qui je dois un texte.

 

 

D : Oui, il t'arrive d'écrire pour des gens de la chanson française...

 

Oxmo Puccino : Il m'arrive d'écrire pour d'autres artistes mais pas pour les gens de la chanson française.

 

 

D : Pourquoi, c'est un terme péjoratif pour toi ?

 

Oxmo Puccino : Non mais la chanson française, ça renvoie à des gens qui sont déjà en place, à des gens qui ont déjà un nom et ce ne sont pas ceux qui m'intéressent. Je suis plus porté vers des artistes qui arrivent, qui germent et qui sont en développement parce que, même à travailler, les artistes en place sont très distants. Je préfère l'énergie de quelqu'un qui arrive, qui a faim, le voir évoluer.

 

 

D : Dans ces cas-là, comment tu procèdes, c'est toi qui proposes ?

 

Oxmo Puccino : C'est uniquement humain. Quelquefois, je propose mais c'est quelque chose que je vais faire de moins en moins. C'est d'abord un contact humain.

 

 

D : D'ailleurs, pour en revenir à Tedy Blow, il racontait que votre rencontre avait d'abord été humaine et qu'au début, tu n'aimais pas du tout sa musique.

 

Oxmo Puccino : Complètement. Tedy, il est venu me voir la première fois, on s'est rencontré, ensuite il m'a dit de passer en studio, il m'a fait écouter son CD, je lui ai dit : "C'est nul, ce n'est pas bien, je n'aime pas".

 

 

D : Et désormais, lui qui est dans son concept de variet' urbaine, ça te plaît davantage ?

 

Oxmo Puccino : De bons musiciens, de la bonne énergie, il donne du plaisir, il prend du plaisir et quand tu compares ses débuts à aujourd'hui, ça donne une idée d'où il sera dans quelques années. Et c'est ça le plus important. C'est pas la musique que tu veux, c'est ce que t'en fais.

 

 

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D : Parle-moi de tes influences musicales.

 

Oxmo Puccino : Je peux m'inspirer d'un papillon pour écrire une chanson. Je peux m'inspirer d'une chanson pour prendre une décision. Donc mes influences ne sont pas musicales. Elles sont au-delà de la musique. Je peux m'inspirer d'un livre pour écrire une chanson.

 

 

D : Qu'est ce que tu aimes en terme de littérature, qu'est ce qui t'a marqué ?

 

Oxmo Puccino : Tortilla Flat, j'en parle tout le temps. Récemment, La Conférence des Oiseaux de Jean-Claude Carrière. Un livre très intéressant qui n'est pas souvent cité, c'est L'Aventure Ambigüe de Cheikh Amidou Kane. La manière dont il traite le sujet est intemporelle, le sujet de l'immigration, du déracinement, du questionnement sur l'évolution, de la tradition, de la modernité... C'est un livre qui a fait référence en Afrique. Je peux t'en sortir beaucoup, je ne fais que ça. L'Attentat de Yasmina Khadra, excellent. Tortilla Flat, il est mortel, je le conseille à tout le monde, c'est de celui qui a écrit Les Raisins de la Colère, Steinbeck. C'est un livre surprenant parce qu'il est drôle. Il est drôle mais c'est très sérieux en même temps, très humain.

 

 

D : Pour passer à un tout autre sujet, tu as souvent été considéré comme le maître du story-telling en France. Au début de ta carrière, tu avais une imagerie "gangster" dans certaines de tes chansons et j'ai remarqué que tu as peu à peu délaissé ça pour après passer à une imagerie "petite délinquance", notamment avec Boule de Neige 2001 ou Les Effets Réels. Des sujets beaucoup plus réels, ordinaires, terre à terre. Pourquoi cette évolution ?

 

Oxmo Puccino : Je parlais de ça avec Rachid (Santaki; ndlr) hier. On a le droit de donner une réalité, qui peut paraître incroyable, fantasmée mais qui est vraie. Et justement, j'ai commencé par des fictions mafieuses mais les histoires que je raconte après, c'étaient des histoires vraies. Et quand j'ai vu que les gens ne faisaient pas la différence entre les histoires mafieuses que je racontais et la vérité, je me suis dit : "Là, il faut que je fasse très attention". Parce qu'on peut confondre ça avec de la glorification, de la mise en images de fantasmes, alors que ça n'est pas le cas du tout. Quand on raconte qu'il y a un mec qui s'est fait tuer à côté de nous, c'est vrai quoi, tu vois, ce n'est pas pour amuser. Et justement, quand j'ai vu que ça commençait à devenir un capital artistique, j'ai arrêté de parler de tout ça. Déjà, parce que je ne voulais pas faire du sensationnel, je voulais juste informer, aller au-delà du flash info et, surtout, ça ne m'amusait pas de parler de ça. Je me retrouve sur scène à raconter des choses pas drôles, à des gens qui ne le comprennent pas, qui sont tellement loin de ça, qui pensent que je raconte des histoires. Je me suis dit : "Allez, on va aller sur la poésie, directement sur les relations humaines parce qu'au fond c'est de ça que je parle". Quand je parle d'un mec ou d'une fille qui passe par un excès de violence, c'est quelqu'un qui a des problèmes de famille, qui ne digère pas, qui a grandi dans un environnement où l'expression de la violence est quelque chose de naturel, tu vois. Donc forcément, quand t'arrives à Saint-Malo et que tu parles avec un étudiant qui grandit au bord de la mer, tu te dis que c'est peut-être toi le fou quelque part. Donc tu fermes ta gueule. L'évolution, c'est ça. Au début je racontais des histoires, des films et tout, et ensuite j'ai commencé à bifurquer sur les histoires du quotidien, des proches. Et quand j'ai lu les trucs, je me suis dit : "Allez, on va arrêter tout ça...".

 

 

Rachid Santaki, qui a jusqu'à présent sagement assisté à l'interview, intervient alors pour étayer le propos d'Oxmo.

 

Rachid Santaki : J'ai aussi bossé dans la presse, fait des interviews avec Oxmo et je lui demandais pourquoi il avait fait disparaître le black mafioso, il ne voulait plus en entendre parler à un moment... Et ce qui est important, ce que j'ai vu, c'est que la littérature et la musique sont deux choses différentes. La portée est différente mais il y a une chose qui est réelle, c'est que si tu racontes ces histoires-là, malheureusement, on va te les faire porter. C'est-à-dire que, quelque part, tu as tout le poids de ces mots, de ces histoires qui te rattrapent et tu en deviens l'ambassadeur. Du coup, quand tu fais de la musique, ça n'est pas aussi simple qu'en littérature où tu peux faire rentrer le lecteur dans cet univers, il comprendra, son imaginaire va travailler. En musique, il va peut-être l'interprêter de front et là c'est dangereux pour l'artiste. C'est très pesant. Même moi, c'est en parlant et en ayant bossé sur le deuxième bouquin qu'effectivemment, j'ai compris qu'il ne fallait pas que cet univers-là te rattrape puisque toi, tu en parles juste pour le partager. Et c'est tellement perceptible de manières différentes que ça en devient dangereux.

 

 

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D : Souvent, on parle d'Opéra Puccino comme étant ton classique mais, personnellement, je pense - et j'ai remarqué que c'était le cas de pas mal d'artistes que j'ai interviewés - que ta vraie pièce maitresse est L'Amour est Mort...

 

 

Oxmo Puccino : L'Amour est Mort, c'est mon chef-d'oeuvre. Tout part de L'Amour est Mort. Deuxième album, je rentre dans une introspection, dans une solitude, dans une lecture du monde qui fait que ce qui se passe aujourd'hui là, moi, j'étais déjà dans ce délire-là. Cette ambiance de crise, de peur, d'angoisse, de tunnel, les guerres un peu partout... Je le sentais un peu venir. Aujourd'hui, on peut dire que les choses ont commencé à décliner vers 98/99, le monde a commencé à s'assombrir à cette époque-là. Et à partir du 11 septembre que l'on connait, ça a été déclaré : il n'y a plus d'amour sur terre, il n'y a que de l'argent. Donc forcément, quand tu vois ça venir, quand tu sens ça venir, ça ne te met pas très bien. Alors, t'essaies d'avertir ceux qui pourraient le comprendre, avec un message clair : "Attention, on va avoir quelque chose de pas marrant, autant savoir tout de suite qu'il n'y a plus d'amour". Et donc, tout l'album est basé là-dessus. Une réflexion profonde, des morceaux comme Demain Peut-être, comme Souvenirs pour te raccrocher un peu à ce que tu as connu de mieux dans ta vie. Ou S'13 6. 35, morceau que personne n'a compris où je parle du stress de la ville...

 

 

D : Même Le Laid avec la métaphore de l'argent...

 

Oxmo Puccino : La métaphore de l'argent. Le Laid, on est venu me parler de confiture, de beurre... Tu vois ce que je veux dire... Donc moi, je voulais juste donner une vision de ce à quoi il fallait se préparer. Et ça a été compris complètement à l'envers et grosse leçon comprise, c'est : fais ton truc tranquille, n'essaie pas de sauver le monde. Et donc, tout ce que je fais est tiré de cet album-là. C'est-à-dire, c'est comme si tu te donnes un objectif trop haut, que tu n'y arrives pas et que tu sors la photo de la victoire avec cette image où tu n'arrives pas à toucher le truc...

 

 

D : Et presque logiquement, cet album a été un échec commercial.

 

Oxmo Puccino : Complètement. Total.

 

 

D : Ca t'a beaucoup marqué, je crois.

 

Oxmo Puccino : En fait, les problèmes ont commencé au premier album. Donc disons que ça a achevé de me marquer. J'ai arrêté la musique après.

 

 

 

 

Un grand merci à Oxmo Puccino et Rachid Santaki.

Interview réalisée et retranscrite par Diamantaire.

 

 

Crédits photos : Hugues Anhes (1ere photo), David Siebert (2nde photo)

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Diamantaire Diamantaire - dans Interviews
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28 juin 2011 2 28 /06 /juin /2011 04:05

Tedy Blow mec. Oui, Tedy Blow. L'insolent qui traitait Charles Bronson d'enfoiré sur la tape d'Oxmo Puccino et DJ Cream. Son couplet enjoué nous avait alors intrigué. Bon, les 500 kg de Suédoises lui léchant les aisselleS pesaient lourd dans l'intrigue, c'est vrai. 365 jours x 3 plus tard, il était temps d'aller lui régler son compte. Rendez-vous est pris chez un disquaire parisien.

Et là, le piège : la discussion s'engage sans même que l'on ait la sensation d'avoir entamé l'interview. Le dictaphone est off-beat. Faute grave. Bon, on est des gars réactifs quand même. On a laissé fuguer 5 minutes de causette urbaine, grand max. Tout ça pour dire qu'il ne faut pas t'attendre, cher lecteur, à une interview au fil conducteur bien défini.

Et si tu ne suis pas, tant pis. Je ne souhaite pas qu'on me suive, je veux que nous marchions ensemble aime à dire Tedy Blow. D'Eazy-E à Oxmo via Mokless, il y a bien quelques détours mais ça en valait la peine. Pas vrai my man ?

 

 

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Diamantaire : Malgré leur apport, tu ne penses pas qu'on pourrait reprocher aux anciens de ne pas avoir su structurer cette musique ?

 

Tedy Blow : Ils avaient tout bon depuis le départ. C'est-à-dire qu'ils ont été aux Etats-Unis, les mecs comme Rockin Squat et tout ça, ils ont été, ils ont vu et se sont dit : "On va faire la même chose". Ca a défoncé, le seul problème, c'est qu'ils n'ont pas su faire de l'entertainement. En  France, tout le monde voulait rapper. Aux Etats-Unis, un mec comme Fat Joe qui rappait avant Big Pun, qui était là avant lui, il s'est dit "OK je rappe bien mais le mec là, il est bon. J'ai de l'argent, je vais le sortir". C'est ce qui s'est passé : entertainement.

Ici, en France, c'est un problème d'ego. Au lieu de se dire "OK les gars, on monte une structure, on fait notre truc avec notre argent et nos règles", les mecs ont tout délégué, ont pris des chèques...

 

 

D : Justement, tu ne crois pas que la disparition des crews comme on en avait à l'époque (Time Bomb, ATK, La Brigade...) est révélatrice de ces problèmes d'ego, d'invidualisme ?

 

Tedy Blow : Je pense que personne n'est à l'abri d'une dispute financière. T'arrives dans le son, t'as pas vraiment de sous, tu prends tes premiers chèques : bon, ta tête grossit un peu. Faut pouvoir gérer ça. Je pense qu'ils n'écoutent pas assez de rap américain, de bon rap américain. Le rap, il ne vient pas de France, il vient des Etats-Unis. Lil Wayne copie sur Tupac, Juelz Santana copie sur Fat Joe. Ne copie pas sur la copie. Copie l'original.

 

 

D : Le rap français ressemble parfois à une mauvaise importation du rap américain...

 

Tedy Blow : En ce moment, c'est une mauvaise importation. Ils prennent pas les bons trucs. On n'est pas dans le sud. Tupac, ses premiers rap, il copiait sur Scarface ou Chuck D. Les mecs, ils n'ont pas ces notions-là. Va voir l'original ! Les techniques de flow, les placements et tout ça... A force de copier la copie de la copie de la copie, la qualité baisse et la créativité surtout. Tu ne crées rien. C'est une recherche musicale. Le rap est devenu à l'image de notre société et de notre président, très égocentrique et très bling-bling. Je dirais même toc-toc. Sarkozy, c'est le plus gros rappeur de France. Il a les meilleurs punchlines, il rappe simple, il a de belles montres, de jolies chaussures... Voilà, que veux-tu que je te dise ? Tu peux pas le test, c'est un gangster rappeur. [rires]

 

 

D : Le fait de ne pas avoir été bercé que par le hip-hop, ça t'apporte un regard différent ?

 

Tedy Blow : Déjà, émotionnellement, ça m'amène d'autres sujets. Il faut enlever les barrières par rapport aux sujets qu'on traite dans le hip-hop. Les histoires de street-credibilité... Le mec qui est dans la rue, s'il se lève le matin et fait de l'argent, c'est pour bouger de la rue. C'est le mec qui n'est pas dans la rue qui a envie d'être dans la rue. Celui qui est dans la rue, il en a marre. Le premier billet que tu fais quand t'as un job, il te sert à te casser en vacances. "Qu'est ce qu'on fait les gars ? J'ai de l'argent, venez, on se barre".

 

 

D : On dirait qu'il y a à la fois une lassitude mais aussi un attachement profond à la "rue" chez la plupart des rappeurs, c'est assez paradoxal...

 

Tedy Blow : Les rêves ont changé. Avant, t'écoutais les textes de rap, c'était : "Putain j'vais rapper, j'vais faire de l'argent, j'vais bouger avec ma mère de là, parce que c'est la merde". Maintenant c'est : "On est là, on est sur le ter-ter". Je trouve ça un peu démago. En général, quand tu fais des bêtises, tu ne le dis pas. Surtout que c'est pas une fierté de faire des bêtises. Les gangsters n'affichent pas leur tête à la télé.

 

 

D : Ca rejoint ces phases de Fabe ( "Si t'es un gangster, t'as pas le temps de rapper" ) ou Gyneco ( "Y a pas de gansgsters dans les studios, y a que des grandes gueules" )...

 

Tedy Blow : Les deux ne s'entendaient pas mais les deux avaient tout à fait raison. C'était deux artistes. Doc Gyneco, son premier album est une tuerie. C'est un des meilleurs classiques de rap français et ça le restera. Après, bon, ce qu'il a fait, le reste, c'est nul. [rires] Maintenant, moi, je suis fan de Fabe. Rien à dire de plus.

Pour le reste, les mecs racontent ce qu'ils veulent, ça ne fait plaisir qu'à eux. Aujourd'hui, ça ne coûte pas cher de sortir un disque; avant, c'était une galère. En auto-production, c'est vite fait. Tu vas chez un pote qui a un home-studio. T'enregistres dans son cagibi, entre deux matelas, tu fais une mise à plat et tu sors les trucs. Ou bien, une heure de studio maintenant, ça coûte 20 euros, tu te cotises un peu ou si t'as du pèze, tu peux le faire... Après, ça ne veut pas dire que c'est bon ce que tu fais, tu vois...

Moi, je suis client de tout, j'écoute tout. Mais je m'impose certaines limites.

 

 

D : Peut-être que trop pensent à sortir un disque avant même d'apprendre à rapper...

 

Tedy Blow : Ils ont choppé un style, une manière de rapper, se sont dit : "Voilà, quand je rappe comme ça, ça fait méchant" etc. Mais je ne sais même pas s'ils pensent à vendre des disques. Je pense que c'est une excuse pour être sur internet, pour être diffusé. C'est pas calé, c'est pas dans les temps, ça rappe mal. C'est un peu nul. N'importe quel mec qui a du buzz aujourd'hui, dis-moi une seule de ses punchlines ou sors-moi une rime de bonne, il n'y en a pas... Le mec rappe tout son texte, à la fin, dis-moi de quoi ça parle ? Tu ne sais pas de quoi ça parle... Je pense que c'est une bonne excuse pour s'exposer. Mais c'est bien, s'ils arrivent à s'en sortir comme ça, qu'ils le fassent. Après, c'est mon goût quoi. Les mecs font ce qu'ils ont à faire, rappent leur truc. Bon, ça ne reste pas dans la tête des gens parce que c'est pas très recherché mais c'est une bonne façon de serrer des meufs. Et de montrer un peu la voiture que t'as louée, achetée ou qu'on t'a prêtée.

 

 

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D : Qu'est ce que tu penses de cette mode de la punchline à tout prix ?

 

Tedy Blow : C'est de la diarrhée verbale. Une punchline, c'est pas crier un mot ou une phrase fort. Une punchline, c'est ton proverbe, ton truc, ta façon de voir les choses qui te fait "waow". Le plus gros punchliner pour moi en France, c'est Booba. Mais ses punchlines ne veulent rien dire. Elles défoncent mais dans le fond, elle ne veulent rien dire. C'est vide mais c'est fort ! Tout le monde n'a pas la plume d'Oxmo, les punchlines de Booba, tout le monde n'est pas Lino et personne n'est Fabe. On apporte à la musique en s'amenant nous-même, pas en copiant. Quels sont les sujets qui te tiennent à coeur, comment tu vois les choses ? C'est ça qui intéresse les gens, c'est ça qui nous a intéressé . C'est pas la BM dans ton clip. Qu'est ce que tu as à raconter ? Vas-y dis. Et là on peut débattre.

C'est pour ça que j'ai aimé le rap. J'ai aimé le rap parce qu'il y avait N.W.A. Pourtant Eazy-E, c'était pas un bête de rappeur. Mais ce qu'il disait était crédible, ça tenant la route, c'était bien écrit, c'était Ice Cube qui écrivait. Surtout, il y avait un message, il y avait un engouement. Tu vois ce que je veux dire, quand le mec disait "Y en a marre", toi tu te disais "Ouais, y en a marre". Comme Kery James avec Le Combat Continue, quand il parlait, tu te disais : "Ouais, il a raison le mec". Mais il n'y a plus ça.

 

 

D : A propos de Kery James justement, que penses-tu de son évolution ?

 

Tedy Blow : Je ne serais pas objectif, je suis fan. J'aime bien Kery James. Moi, je m'en fous, il peut faire ce qu'il veut. T'es fort Kery ! [rires]

Plus sérieusement, c'est très redondant, oui, mais le mec ne ment pas. Sa musique est très personnelle. Oui, le mec ne fait que parler de lui, de ses démons. Mais c'est pour ça que les gens le suivent. C'est pour ça qu'il peut remplir le Zenith. Les gens ne remplissent pas le Zenith pour le dernier album de Kery James, c'est toute son oeuvre. Le mec a été sincère dans tous ses textes. Après, ça reste de l'écriture, faut que tu arrondisses les courbes, que ça sonne bien etc. Mais le mec se livre, là-dessus, je ne peux pas critiquer quelqu'un qui est honnête. Et puis en plus, voilà, c'est Kery quoi ! [rires]

 

 

D : Parle-moi un peu de ton parcours. Comment tu as commencé à rapper, ce qui t'a amené au rap...

 

Tedy Blow : Moi, j'ai rencontré à 14/15 ans un danseur des Sages Poètes de la Rue, François, qui est devenu un ami de la famille. Il m'a dit "Tiens, t'as une bonne voix Teddy, ce serait bien de rapper". Donc on branchait un poste à cassettes, il faisait des beat-box avec sa bouche et moi je rappais des choses. Donc j'ai commencé à faire de petites animations vers chez moi, c'est comme ça que je suis rentré dans le rap. Mais voilà, freestyle quoi. C'est très très tard que je m'y suis mis vraiment, en 2004.

 

 

D : 2004, c'est le début du professionnalisme.

 

Tedy Blow : Le début du professionnalisme ouais. Je revenais des Etats-Unis, j'avais passé 2 ans là-bas. J'ai rencontré Mokless, qui est un ami d'enfance à moi, avec Koma qui m'ont présenté leur cousin Lim-C (Selim), un mec du 77. Avec qui j'ai fait un groupe. En 2004, on a sorti un EP, Anjou Demon.

J'ai toujours rencontré des gens qui étaient dans le son sans provoquer ces rencontres-là. Même ma rencontre avec Oxmo, c'est le fruit du hasard. C'est un ami commun, qui n'a rien à voir avec la musique, qui nous a présentés. Pourtant, Ox, moi, je le vois depuis que je suis petit. J'ai travaillé aux puces pendant 7 ans. Les rappeurs fréquentaient beaucoup Clignancourt. Quand tu bossais dans un magasin, il arrivait que tu leur vendes des basket, donc tu les croisais. De plus, je bossais avec Mokless dans le magasin...

 

 

D : Avec Oxmo, ça a donc été d'abord une rencontre humaine. Et ensuite, ça a été artistique...

 

Tedy Blow : Pas du tout ! La première fois que je l'ai rencontré, on a discuté et humainement on a direct adhéré. Le truc, c'est que je lui ai dit que je rappais et il m'a dit de lui faire écouter. Il m'a donné rendez-vous en studio, il a écouté ce que je faisais, il m'a dit : "J'aime pas". Il a écouté maximum 5 secondes de chacun de mes titres. Et je le voyais faire des grimaces à chaque écoute. "Ecoute, j'aime pas". "Bon d'accord". [rire] T'aimes pas, t'aimes pas !

Donc moi, j'ai continué à faire mon bout de route; lui, il avait ses choses aussi, donc on se voyait pas souvent et il suivait à distance ce que je faisais. Et un jour, il m'a appelé et m'a dit : "Ouais, qu'est-ce que tu fais Blow ?", je dis "Ouais bah là, je suis en train de tourner le clip de Turbulences, un morceau que t'aimais pas" [rires]. Un ami l'avait passé à Fred de Skyrock qui l'avait passé dans la nocturne car il l'avait bien kiffé. Moi, ça m'a motivé et j'ai décidé de tourner une vidéo. Je n'y connaissais rien du tout, on a tourné à l'arrache. L'équipe de tournage est arrivée un matin en bas de chez moi, rien n'était préparé. Elle en garde un très bon souvenir parce qu'on avait beaucoup rigolé, on était des gamins. On a pris du plaisir et moi, quand je fais de la musique, ce que je veux, c'est prendre du plaisir, même si je me suis professionnalisé maintenant.

 

 

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D : Parle-moi un peu de ta collaboration avec Oxmo. Ca a d'abord commencé sur La Réconciliation ou sur Ambition La Tape ?

 

Tedy Blow : Ca a commencé sur Ambition La Tape, en 2007. Ox m'a posé un challenge. Je lui ai dit : "Ecoute, moi, je veux des sons". Malheureusement, j'ai un timbre de voix et un style qui rejettent beaucoup de sons. Je savais qu'il faisait des prod et j'aimais beaucoup ses sons. Donc il m'a mis au défi sur un morceau, La Clef des Portes, il m'a dit : "Tiens, moi, j'ai ça, fais un bon morceau et vas-y". Il m'a passé la prod, j'ai fait un bon morceau et, de là, il m'a fait Equipé et Hell Blow.

 

 

D : D'ailleurs, c'est à mon avis le meilleur morceau de la tape, La Clef des Portes.

 

Tedy Blow : Oui, de loin. Le plus ouvert, le plus sincère pour moi aussi. Avec Equipé.

 

 

D : Hell Blow et l'intro étaient sympa aussi.

 

Tedy Blow : Hell Blow, c'est une prod' de Ox. Les gens ne le savent mais 365 Jours, c'est une prod de Ox. L'intro, on l'a improvisée. C'est-à-dire que moi, je rappais ça, Tony (Danza aka Sadik Asken ndlr) m'a dit de continuer pendant qu'il faisait le beat. On l'a fait en live, en 20 minutes. Hell Blow aussi, c'est une impro. On était en studio, Ox balance le truc , je rappe un truc, Ox rentre dans la cabine, il rappe un truc. C'était trop fort. Je retourne dans la cabine et je re-rappe un truc. En improvisation. Tony a gardé le morceau; le lendemain, il nous appelle : "Ouais bah les gars, j'ai posé" [rires]. Tu vois ce que je veux dire, ça s'est fait dans la bonne humeur. C'est comme ça, c'est la musique, quoi.

C'est comme Zigane, sur La Réconciliation, c'est pareil. Ox a fait la prod, on va en studio, ça s'est réglé en 15 minutes. Je suis rentré, il n'y avait pas de refrain, le refrain n'existait pas. Je suis arrivé, j'ai rappé mon truc. Ox a écouté, il est rentré dans la cabine, il a dit ce qu'il avait à dire, il a fait son couplet de ouf, il a posé un refrain. Et on avait un bon morceau. Et je pense que c'est comme ça que la musique doit se faire.

D'ailleurs, c'est pour ça qu'en commun, on est en train de faire une mixtape. Il me produit en terme musical une mixtape. Sur ses sons à lui, pas tous mais beaucoup de sons à lui.

 

 

D : Ca va être indépendant de Tedy Blow & Big Money ?

 

Tedy Blow : Ouais, ça va être indépendant. Même si Big Money co-réalise certains titres, ça n'a rien à voir. Ca va être vraiment du rap. Pour se faire plaisir.

 

 

D : Ca veut dire que tu ne considères pas ton concept de variète urbaine comme du rap ?

 

Tedy Blow : La variète urbaine, c'est mon délire. C'est Tedy Blow, c'est ce que j'ai envie de donner à la musique. Après, la mixtape, c'est mon côté fan de rap. Parce que j'ai toujours mes vieux sons de Wu-Tang ou de N.W.A que j'aime écouter. C'est mon côté fan. Variète urbaine, c'est plus mon idéologie. Ma musique, ce que j'ai envie de faire. Malheureusement, on est en France et ça laisse pas trop de liberté à la création. T'es obligé de bien séparer les choses et tout mettre dans des cases sinon, les gens ne comprennent pas.

 

 

D : Le fait d'avoir passé deux ans aux Etats-Unis t'a apporté quelque chose d'un point de vue musical ?

 

Tedy Blow : Pas trop parce que je ne suis pas parti pour le son. C'est plus pour l'ambiance, le délire, la mentalité. Je rêvais en cainri, ça parlait en anglais quand je rêvais. Je suis arrivé à ce niveau-là. Je suis parti pour des raisons personnelles là-bas donc musicalement... Non, pas trop, à part me rendre bilingue. J'ai appris l'anglais avec le rap. J'écoutais du rap toute la journée. J'écoutais Tupac parce que c'était lui qui avait les lyrics les plus riches et qui était le plus accessible au moment où j'étais là-bas. J'écoutais et je demandais : "Ouais, il dit quoi, il dit quoi". C'est-à-dire que je prenais ces bouts de phrases-là et je faisais mes dialogues avec.

La première fois que j'ai pris l'avion dans ma vie, j'avais 18 ans et c'était pour aller aux Etats-Unis. J'avais travaillé deux mois dans un truc bidon. J'avais pris tout l'argent, j'étais pas retourné à l'école au mois de septembre et j'étais parti deux mois là-bas. Je ne savais pas parler anglais, à l'aventure chez la famille, c'était bien...

 

 

D : Tu as de la famille là-bas ?

 

Tedy Blow : J'ai de la famille ouais, comme tous les Maliens [rires]. Les Etats-Unis, j'ai été deux ans là-bas car il fallait que je décroche. J'ai eu beaucoup de virages dans ma vie, il fallait que je m'éloigne de beaucoup de choses/ Et c'était le seul pays où je pouvais partir longtemps, que j'aimais vraiment et que je pouvais maîtriser. Parce que moi, j'ai un traumatisme avec le Mali.

Je fais parti de la génération où les parents disaient : "Fais attention, travaille bien à l'école ou je t'envoie au Mali". Donc j'avais peur d'aller au Mali alors que j'y suis allé deux fois en 2009 et j'ai kiffé...

Musicalement, c'est vrai que je suis très influencé par la musique américaine. Beaucoup de rap, beaucoup de films. Plein de choses. J'aime bien Madonna. J'aime bien David Bowie, Gun'N'Roses, Aerosmith... J'aime bien la house, la techno, l'electro, les slows. J'aime tout, à part le reggae. Trop planant. C'est pas mon délire.

 

 

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D : Parle-moi de tes projets avec Big Money.

 

Tedy Blow : Nous avons enregistré un EP 6 titres qui se nomme Varièt' Urbaine. La sortie digitale est prévue pour octobre 2011. Il y aura également une édition collector où seront incluses les rééditions de Ambition la Tape (2007) et Anjoudemon (2004). Elle sera disponible en vente par correspondance au prix de 15 euros  sur le site www.tedyblowandbigmoney.com . Nous avons enregistré cet EP au Labo, chez Henry Blanc-Francart qui a par ailleurs réalisé I Luv Me, un des titres du EP. Jon Smoke a, lui aussi, produit un titre : Sectaire. 

Concernant les scènes, nous ferons en septembre 2011 la première partie de La Fouine pour le Festival du 91. Nous enchaînerons ensuite avec les scènes parisiennes, au China, à La Pêche Café, L'Etage, L'Entrepôt... Nous irons aussi en province, à Pezenas, Noyons... Toutes les dates sont disponibles sur facebook, twitter, noomiz, myspace... Nous serons également en première partie de Triptik au Canal 93, en décembre prochain.

 

 

D : Tu accordes beaucoup d'importance à la scène...

 

Tedy Blow : Oui. 5 Bricks, c'est le guitariste, la colonne vertébrale du groupe. 20 Box, c'est le coeur, celui qui donne le rythme. Et le public, c'est le sang, c'est l'essence. J'ai eu une idée en 2004, je me suis dit : "Tiens, faut que je trouve un délire musical qui n'a rien à voir avec ce qui se passe". Je veux faire ça quoi.

 

 

D : Tu les as rencontrés comment ?

 

Tedy Blow : Par un ami commun. Un jour, il m'a appelé : "Ouais Tedy, tu fais quoi aujourd'hui ?", j'ai dit "Rien, comme tous les jours" - "Viens, on va manger" - "Ca tombe bien". Il m'a dit : "Ecoute, il y a deux options : si tu restes dans le rap classique, faut que tu rentres dans le moule. La tendance est telle... Un rappeur gentil - c'est pas que les autres sont méchants - à court terme, ça ne vend pas. C'est trop à contre-courant, tu vas t'essouffler. Ou t'as l'option maintenant de jouer avec des musiciens". J'ai dit bingo. C'est ce que je voulais, c'est que je cherchais.

Le problème, c'est que les musiciens sont fous. Si tu n'es pas avec des musiciens qui se connaissent déjà, faut qu'ils s'entendent, c'est difficile. En plus, j'avais cette peur de ne pas pouvoir caler les répét', entre ceux qui travaillent à côté... L'osmose peut être facile mais l'organisation des répét', des tournées, des scènes, ça devient très compliqué dès qu'on commence à être beaucoup. Un rappeur et un DJ, c'est facile. Bon, malheureusement, maintenant la scène est polluée donc ils ne veulent plus trop de rappeurs avec des DJ, c'est relou. Je me suis dit : "Putain, c'est de la bombe, avec une guitare espagnole, un cajon et des bongos, vas-y on va essayer de faire la Varièt' Urbaine". Et pour ça, il fallait que je me débride carrément, que je n'aie pas peur de ce qu'ils allaient me proposer. Je suis arrivé là-bas, j'avais 25 maquettes ,le premier texte que j'ai écrit, c'est A côté de ça.

 

 

D : Tu l'as interprêté dans une émission de télé...

 

Tedy Blow : Oui ! Sur IDF1 avec Jacky. En fait, dans la musique, je suis comme au casino : je tente ma chance un peu partout. J'ai envoyé un mail un jour à cette émission-là, j'ai dit : "Ouais voilà, on fait ça, est-ce que ça vous intéresse qu'on passe chez vous ?". La dame nous a répondu : "Ouais, c'est bien ce que tu fais, venez". Donc on l'a fait. Après tout, nous, ce qu'on veut, c'est jouer. Tu vois ce que je veux dire, on veut jouer de la musique. Et après, si on a la chance d'avoir un deal...

 

 

D : Et ça a donné quoi ?

 

Tedy Blow : Bah déjà, ça a donné bien parce qu'on est content, on a fait un bon truc. Même si au début, ça chante comme dans une cathédrale à cause de la reverb'. Ca a donné que les gens, ils ont kiffé quoi. Voilà, on est phase, on continue à faire ce qu'on a à faire. Moi, pour ma part, je ne suis pas un businessman. Ce que je sais faire, c'est écrire des textes et faire de la musique; après, pour tout ce qui est business, c'est vrai qu'on ne s'y penche pas trop. On a des opportunités, on les saisit. On a fait quelques premières parties d'Oxmo Puccino. Après, on fait toujours nos petits dans les cafés-concerts. On va faire des scènes partagées avec Lana, une chanteuse de R&B. Une très bonne chanteuse, je l'aime beaucoup. Voilà quoi, on continue à faire notre route.

 

 

D : Ouais, pendant quelque temps, je ne m'étais pas renseigné sur ton actualité et un jour, je vois "Tedy Blow & Big Money" sur ton myspace, un style complètement différent et je me dis...

 

Tedy Blow : "Qu'est-ce qu'il a fait ? Qu'est-ce qui lui est arrivé ?"

 

 

D : Voilà. Mais finalement, l'évolution semble assez logique.

 

Tedy Blow : Ouais, on va dire que je n'ai pas suivi l'évolution de mes ventes parce que je ne vends pas beaucoup de disques. [rires]

On va dire que je suis mon évolution intérieure et artistique.

 

 

D : C'est une sorte d'émancipation musicale...

 

Tedy Blow : Oui, personnelle. C'est un projet personnel. C'est-à-dire que là, on s'est dit qu'on allait faire la mixtape avec Ox' qui me produit certains morceaux vraiment rap, il y a des gens qui me contactent pour faire des feat avec eux, des trucs tendance et tout ça. Et les gens que j'aime bien, bah je vais faire des feat avec eux, je vais rapper dessus. Je ne m'impose aucun support. N'importe quel mec, si j'aime bien ce qu'il fait et qu'il me propose de faire un truc avec lui, j'y vais. Là-dessus, je n'ai pas de clichés; en plus, je suis en paix avec moi-même donc il n'y a pas de problème, je ne suis pas dans un rôle...

 

 

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D : Et Oxmo maintenant, il aime bien ce que tu fais ?

 

Tedy Blow : Musicalement, franchement, il apprécie beaucoup. Il trouve que c'est osé. Parce que rapper avec un mec qui fait de la guitare espagnole et un cajon, sans basses, sans la machine et les un milliard de piste que nécessite un beat, il me dit que c'est très osé. Mais il est content de la direction que je prends parce que c'est une direction humaine. Humaine et artistique. C'est-à-dire que je ne suis pas le courant.

 

 

D : Oui, le pari était risqué quand même...

 

Tedy Blow : Le pari est super risqué, il n'est pas encore gagné. Je pense qu'on va gagner de toute façon. Qu'importe le temps. Parce que l'idée est bonne, le concept fonctionne. Tout dépend maintenant de notre morale et de notre capacité à endurer les coups parce que pour aucun artiste, ça n'a été facile. DJ, réalisateurs de films... Je pense que ça n'a jamais été facile pour personne. Bon, il y a des morceaux qu'il n'aime pas comme moi, il y a certains des siens que je n'aime pas.

 

 

D : Genre ?

 

Tedy Blow : Il y a des morceaux qui me parlent moins que les autres en fait. Après, c'est personnel. Pour parler du personnage, sa chanson L'Enfant Seul ne me parle pas. Quand je l'ai entendu, je n'ai pas aimé. J'ai adoré Amour et Jalousie. J'ai adoré Mr.Puccino, mieux que Pucc Fiction. Elle est à un level... Elle est plus violente que Black Mafia. Même le contexte, comment c'est rappé, l'atmosphère, la musique...Bon, bref, ça défonce. C'est pas parce que t'es pote ou fan d'un artiste que tu dois tout aimer. Sinon, on n'est pas objectif. Je suis content d'être proche de certaines personnes et qu'elles n'aiment pas tout ce que je fais; sinon, ce serait hypocrite quelque part. C'est pas vrai, on n'aime pas tout ce que nos amis font, on n'aime pas tout ce que notre copine nous fait, tu vois ce que je veux dire [rires].

Voilà, je vois ça comme ça.

 

 

D : Pour continuer un peu sur Oxmo, Opéra Puccino est souvent considéré comme son classique, l'un des meilleurs albums du rap français... Ne penses-tu pas que, finalement, sa vraie masterpiece est plutôt L'Amour est Mort ?

 

Tedy Blow : Pour moi, ouais. J'ai découvert L'Amour est Mort tard, en 2005. J'ai dit : "Putain, c'est sorti quand ça ?". Je me suis dit que j'avais raté quelque chose. J'invite tous les gens qui aiment le rap à écouter L'Amour est Mort. Musicalement, flow, textes, thèmes, le mec était allé trop loin. En fait, l'album avait 10 ans d'avance, il est là le problème.

Pour moi, Opéra Puccino, c'est un très bon album de rap. C'est bien fait, les prods sont véner', lui est excellent dessus. Maintenant, sur L'Amour est Mort, il s'est dépassé. C'est-à-dire que pour moi, il s'est mis dans une bulle et s'est dit : "Vas-y, je vais creuser le son".

 

 

D : C'est beaucoup plus expérimental...

 

Tedy Blow : Le disque a 10 ans d'avance. Moi, j'ai halluciné. Souvent, on essaie des choses dans la vie mais on n'est pas prêt à accepter ces expériences-là. Quand j'étais gamin, j'aimais pas regarder les infos à 20h. Après, quand j'ai commencé à prendre de l'âge, je m'y suis mis, je me suis un peu intéressé à la politique... Tes hobbies changent. Tes intérêts changent. Je comprends cette effervescence autour du rap en tant que musique énergique, quand t'es jeune, t'as envie de te dépenser. Quand tu prends de l'âge, tu aimes différemment les choses et tu appécies la qualité, je pense. Je pense que moi, quand L'Amour est Mort est sorti, je suis passé à côté parce que j'étais trop jeune. Enfin non, je n'étais pas assez mature. Parce qu'il y a des gens plus jeunes que moi qui apprécient des trucs et me disent : "Tu comprends pas, c'est tout simplement beau". Et moi, je ne comprends pas parce que je n'ai pas la maturité. Là, maintenant, j'ai la maturité pour être un peu plus ouvert, beaucoup plus que je ne le suis d'ailleurs. Et L'Amour est Mort, c'est un album de ouf, pour moi, c'est son meilleur album.

 

 

D : Tu as découvert le rap en quelle année ?

 

Tedy Blow : Woaw... J'ai découvert le rap en 92. J'avais un cousin qui était fan de N.W.A et surtout fan de Eazy-E, il ne me lâchait pas. Il ne me parlait que de ça, comme s'il traînait avec eux toute la journée : "Ouais, Ice Cube, il est en beef avec Eazy-E, c'est chaud" et tout ça. Et il le vivait vraiment, il maîtrisait l'anglais donc il me parlait comme s'il galérait avec eux quoi. Je me suis intéressé à la vie des rappeurs avant de m'intéresser à leur musique. C'est pour ça que j'ai une appréciation bizarre de la musique. C'est-à-dire que si j'aime ta musique, je veux tout savoir sur toi : comment tu dors, ce que t'aime, qui sont tes parents, d'où tu viens, pourquoi tu fais ça, qu'est-ce qui t'est arrivé dans ta vie... Je suis comme ça, quand j'aime un artiste, je veux tout savoir. Je veux savoir, surtout quand c'est un Américain, ce que tu dis, ce que tu racontes, si c'est cohérent avec ta vie. Je me prends la tête.

Pourquoi ? Parce qu'on m'a éduqué comme ça en fait, à connaître les gens avant de porter des appréciations. J'ai découvert le rap par rapport à la personnalité des rappeurs : "Ouais, Eazy-E, c'était un ancien trafiquant" et tout ça... Bon, j'habite dans un quartier un peu bizarre donc tu te dis que c'est un peu comme chez toi. Les histoires sont communes même si c'est l'autre bout de l'Atlantique. "C'est des trafiquants, c'est la merde, ils se sont mis à faire du son, Fuck da Police", tu vois ce que je veux dire... Et toi, t'es dedans et tu te dis : "Woaw, il se passe des choses". Après, j'étais un gamin. En plus, moi, quand j'étais jeune, j'étais très casanier. Pas trop le droit de sortir donc quand je suis sorti, c'était la furie ! [rires]

 

 

D : Tu as suivi l'époque Time Bomb ?

 

Tedy Blow : Je vais t'expliquer un truc, moi, je n'ai pas aimé Time Bomb. Je n'ai pas aimé, je n'ai pas suivi. Parce que j'étais trop dans le rap cainri. Le rap français, j'ai découvert tard. J'ai découvert grâce à Mokless. Il m'a dit : "Tiens, écoute-ça, c'est Fabe, c'est bon, écoute-ça, c'est Oxmo, c'est bon". C'est lui un peu qui m'a éduqué à ça. Moi, c'était rap américain donc dans mon rap français, il y avait beaucoup d'insultes. Les Américains ne se brident pas comme nous on se bride donc j'étais vachement cru dans les textes. Mokless m'a un peu éduqué au rap, m'a dit : "Non, Blow, c'est pas comme ça, tu peux pas dire ça, tu peux pas insulter tout le temps les gens". Donc il était vraiment patient avec moi et ça reste quelqu'un de très important dans ma vie et dans ce que je fais dans ma vie. Gros big up à lui. C'est quelqu'un de très très bien et je trouve qu'il n'a pas le succès qu'il mérite. Humainement et artistiquement.

 

 

D : Es-tu de ceux qui pensent que le message est plus important que le emceeing ? A quoi donnes-tu la priorité ?

 

Tedy Blow : Je donne la priorité à savoir bien rapper parce que tu peux avoir les meilleurs sentiments, les meilleurs messages, si tu ne sais pas comment le dire... C'est comme un speech, un discours devant des gens, tu peux être la personne la meilleure au monde, si tu ne sais pas comment leur dire, c'est mort... Avant le message, faut savoir bien rapper. Après, maintenant, travaille ton message.

Mais il en faut pour tous les goûts. Je prends dans la musique ce dont j'ai besoin. C'est-à-dire que si j'ai envie d'écouter un truc dur, je vais chercher Kery ou même certains textes d'Oxmo. Quand je veux de la performance, je vais écouter Busta Flex... Si tous les rappeurs font la même chose, c'est nul. Chacun a son style et c'est ce qui fait la diversité du marché. Le marché est plombé parce que tous les mecs ont la même pochette, disent la même chose, sont tous torse nu... C'est gay. [rires]

 

 

D : Le meilleur rappeur français ?

 

Tedy Blow : Pour moi ? C'est Oxmo.

 

 

D : Pour moi, c'est Ill.

 

Tedy Blow : C'est très bien. Ill, il est super fort mais tu m'as demandé mon avis à moi [rires]. Moi, je dis Oxmo parce que, déjà, je suis fan et parce qu'humainement, c'est quelqu'un de très bon, qui est très fort dans le rap et qui se prend la tête. Et je donnerai un petit message aussi : avant de copier le flow des gens, étudie la technique. Parce qu'en pompant le flow, tu fais une mauvaise copie. Ce sont les placements qui font l'artiste.

 

 

D : En parlant de technique, Ill... D'ailleurs, je me souviens d'une vieille interview qu'Oxmo avait donnée à Radikal où il expliquait que les X-Men l'avaient beaucoup influencé.

 

Tedy Blow : Mais les X-Men ont influencé tout le monde. Hill-G était très très fort. C'était un tueur à gages. Mais c'était un tueur à gages. C'était, tu vois ce que je veux dire... Maintenant, on est au présent et, moi, je vois ça dans la durée.

 

 

 

Un grand merci à Tedy Blow pour le temps consacré et sa disponibilité.

Interview réalisée et retranscrite par Diamantaire.

 

 

 

 

 

Quelques sons pour ceux qui ne connaîtraient pas encore le bonhomme :

 

 

La Clé des Portes que vous pouvez retrouver sur Ambition la Tape, projet sorti en 2007

 


 

Zigane avec Oxmo Puccino, son présent sur La Réconciliation

 


 

 

A côté de ça avec Big Money

 


 
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Diamantaire Diamantaire - dans Interviews
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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 00:00

Peines de Maures / Arc en Ciel pour Daltoniens s'étant posé dans les bacs il y a déjà 5 ans, on s'est demandé quel chat fouettait Nikkfurie. 2/3 mails plus tard, rendez-vous est pris. A République, en terrain neutre.

On n'a rien préparé, tellement rien qu'El Manifesto, sentant notre amateurisme à plein nez, nous demande si on va enregistrer la conversation avec notre téléphone. Faut pas déconner, dans amateur, il y a amour et nous, on aime le son.

La commande passée, le dictaphone est enclenché, le décor planté. Lunettes de sûreté conseillées conasse : interview polterg(h)eist.

 

 

http://www.muaythaitrainingcamps.com/wp-content/uploads/2010/09/caution-011.jpg

 

 

Diamantaire : Alors, tu as une bonne dizaine d'années derrière toi dans le hip-hop...  Est-ce que c'est éprouvant, enrichissant, passionnant ? Quel bilan en tires-tu ?

 

Nikkfurie : Les trois adjectifs que tu as utilisés sont réutilisables. C'est clair que c'est enrichissant, passionnant... et éprouvant en même temps parce qu'on a choisi la voie de la quasi-totale indépendance, à part au niveau de la distribution car c'est un métier trop compliqué pour arriver à un certain stade de diffusion. Mais, en même temps, les trois sont liés. Si tu n'as pas de passion, tu peux pas subir cette épreuve pendant 10 ou 12 ans. Et parallèlement, si rien ne t'éprouve, tu n'as pas cette flamme, on va appeler ça comme ça, à un moment donné qui fait qu'on est dans la musique. On ne voulait pas faire de carrière; à la base, on voulait juste être les plus compétitifs niveau rime et tout ça entre nous...  Et puis, petit à petit, ça a donné ça.

Mais principalement, je dirai que ça te fissure un peu. 10 piges dans la musique, que dans la musique, tu n'es plus un mec lambda avec un taf. Tu n'as presque plus de discipline, tu n'as pas de taf où tu dois te lever à telle heure...  Tous les trucs simples de la vie, tu les esquives... Tu vas dans des tonnes de pays, ça a tendance à banaliser le truc. Heureusement qu'on est des passionnés de ouf de son et de rap parce que, sinon finalement, la différence entre nous et un commercial qui irait au Brésil, au Vénézuela, après en Autriche etc, elle ne serait pas vraiment énorme. Là, le truc c'est que voilà, le fait de jouer ta passion sur scène, grâce à Dieu, on est à plus de 200 concerts pour le second album, en 5 ans. Ce qui est encore plus ouf, c'est que les albums, aujourd'hui, ils sont consommés entre un 1 mois et 6 mois. On a eu la chance de faire un album qui dure. Nous, on a grave les pieds sur terre mais ce truc là, ça t'ouvre quand même sur autre chose, une autre manière de voir le monde, les gens et tout ça, pas forcément plus belle. Mais c'est dans ce sens-là que c'est enrichissant. Se lancer dans une carrière de 10 piges, c'est un truc qui te laisse pas indemme.

 

 

D : Le fait de ne pas sortir de troisième album alors que vous avez eu cinq ans pour le faire, c'est dû à un manque de temps, un manque d'envie ou c'est parce que vous avez senti que le second avait encore une durée de vie exploitable pour faire des scènes ?

 

 

Nikkfurie : Quand on le sort le deuxième album, hyper fourni, assez riche, on sait très bien que la durée de vie ne sera pas une petite durée de vie. Après, d'une, on peut se tromper et, de deux, ça peut ne pas rencontrer son public. Le fait est que ça a rencontré son public. Et ses publics. Certains directement, certains six mois ou un an plus tard et même d'autres quatre ans après. Cet album a été encore en vie, même pas de notre fait à nous mais grâce aux gens. Du coup, ça nous retarde forcément sur le prochain car il y a eu des concerts, des sollicitations...

 

 

D : Et puis il y a eu l'album des Cautionneurs.

 

Nikkfurie : On va dire que ça s'est fait naturellement avec Les Cautionneurs et puis l'album était déjà avancé. Du coup, ce n'était pas génant.

C'est surtout qu'avec nos lyrics, notre approche des sons qui peuvent parraître compliqués parfois, les mecs découvrent petit à petit toutes les facettes du truc. Et c'est pour ça que, dans le second album, tu as deux disques dont un qui s'appelle Arc en Ciel pour Daltoniens, c'est carrément ça le concept. Nous, on envoie quelque chose qu'on imagine bleu et des gens le voient rouge, d'autres vert, trois ans plus tard, untel le voit orange...

Et du coup, toutes ces sollicitations qu'on a eues, que ce soit du public, pour la scène, des films ont fait qu'on a longtemps été busy. Tellement longtemps qu'on n'a pas pu se focaliser totalement sur la production d'un prochain album, en tout cas du même acabit que les précédents. Mais c'est en projet, ça devrait bientôt arriver.

 

 

D : Parle-moi un peu du fonctionnement de votre label, Kerozen Music. Comment ça s'est monté ? Est-ce que ça a été tout de suite une volonté d'indépendance ou bien  avez-vous essuyé d'abord le refus de majors ?

 

Nikkfurie : A la base, nous, on était rappeurs, après je suis devenu compositeur. Notre but, ce n'était pas forcément d'être producteurs de disques. On a signé chez Assassin Productions le temps d'un maxi. On avait des divergences sur la démarche à suivre pour faire avancer notre carrière. On a décidé de se barrer et de monter notre truc. Mais si, à cette époque-là on avait stoppé avec Assassin et qu'une maison de disques ait voulu signer, on aurait certainement signé. Mais d'une, on s'en sentait capable et, de deux, on n'avait pas le choix car, à l'époque, le son La Caution n'existait pas. C'était trop nouveau pour intéresser une major. Du coup, il fallait créer une brêche et ça ne pouvait se faire qu'en indépendant. On n'avait pas vraiment le choix et, en même temps, pas vraiment l'envie parce qu'on ne se reconnaissait pas, même si cela peut paraître prétentieux, dans l'espèce de médiocrité ambiante. Il y avait un truc de qualité plus pointu qu'on ne retrouvait pas dans l'approche des maisons de disques. Mais si une maison de disques avait été intéressée, on serait venu avec nos arguments essayer d'aplanir le truc pour couper la poire en deux en la laissant de notre côté.

Mais du coup, en montant Kerozen, alors là, on avait la totale liberté de faire le disque qu'on voulait. Et grâce à ça, quelque part, on a ouvert une brêche dans le rap français avec un rap que les gens appelaient alternatif, spé ou ceci cela. Mais qui fait que voilà on a créé une fan base et un truc qui se basait sur la qualité et l'estime du travail et qui perdure jusqu'à aujourd'hui, dix piges plus tard. Je pense que c'était le bon choix. Je pense que dans le destin, on a eu la chance de ne pas signer en maison de disques, ce qui peut paraître très bizarre. Après, il n'y a aucun problème, sur chacun de nos projets, s'il y a une maison de disques qui veut s'investir dedans, on en discutera. Surtout maintenant qu'on est hyper au fait à la fois de tout ce qui est business et artistique. On peut bosser avec des partenaires. Le business, c'est du business; l'artistique, c'est de l'artistique. Par contre, le business ne s'immisce quasi-jamais dans notre processus de création.

 

 

La+Caution en

 

 

D : Quand vous êtes arrivés, on vous a rangés vous, TTC, Octobre Rouge, tous ces groupes un peu insaisissables dans la case rap alternatif. Et beaucoup ont eu tendance à vous cataloguer comme du "rap de bourge". Comment avez vous vécu cette situation et comment vous situez-vous par rapport à ça ?

 

Nikkfurie : A l'époque, quand je te dis : " On l'a mal vécu ...", c'est pas dans le sens de la crédibité. Parce que nous, personnellement, on  n'a aucun problème avec ça. Tu peux croire qu'on vient d'un château dans le 16e, il n'y a aucun problème. La vérité, nous, on la connait et les gens qui nous connaissent la connaissent. Le rap, comme l'affirmation de cailleratitude, je trouve ça tellement ridicule. Moi, je pense qu'il faut que tu parles de tes choses. Des geois-bourg peuvent avoir quelque chose à dire, peut-être plus fun, si ça leur correspond, il n'y a aucun souci. Nous, on était vraiment dans la musique pure. On n'avait pas besoin de s'affirmer, on était déjà assez construit personnellement. Maintenant, le truc que moi j'ai trouvé super bizarre, c'est que le hip-hop se sépare des trucs pointus, des trucs nouveaux alors que le hip-hop, c'est la pointe. Quelque part, on a concerné le même public que les débuts du hip-hop. Au début Afrikaa Bambata arrive et ne concerne que des blancs assez aisés. Et je ne vois vraiment pas où est le problème : si tu ne veux concerner que des noirs ou des arabes, il faut sortir ton album au Mali ou au Maroc. Le truc, c'est que le Hip-Hop s'est mis en deux principales branches en France : la branche rap caillera et la branche Hip-Hop bloqué sur Pete Rock, sur l'époque jazzy, l'époque Native Tongue et tout ça. C'est pour ça que l'electro a couillé quelque part le hip-hop. L'electro d'aujourd'hui à la française est complètement basée sur des modes de productions hip-hop. C'est même limite ce qu'aurait dû être le hip-hop.

 

 

D : En fait, c'est le hip-hop qui a influencé l'electro.

 

Nikkfurie : Complètement. Et du coup, la non-envie d'avancer du hip-hop qui stagne sur 96 ne nous correspondait pas. On aime des trucs de l'année 96, on est grave fan de hip-hop en règle générale, ce n'est pas le problème. Et le côté hip-hop caillera, c'est- à- dire que tu rappes parce que tu viens d'une cité, ce n'est pas non plus comme ça qu'on a commencé. On vient certes d'une cité, on n'a pas changé d'un iota ou d'endroit. Je suis même né à Noisy le Sec, j'ai 33 piges de Noisy le Sec. Mais je suis pas venu dans la musique pour ça, quoi ! Je raconte ma vie dans certains textes; donc forcément, j'en parle mais la musique, pour moi, ça reste de la musique. Ca doit te pousser au maximum de tes capacités.

 

 

D : Ca ne peut pas être qu'une revendication sociale...

 

Nikkfurie : Ah nan, complètement. C'est ce qui tuait et tue le rap en France, les gens pensent que ce n'est qu'une revendication sociale alors que c'est une musique hyper riche en réalité. Mais aujourd'hui, je t'avoue qu'au contraire l'étiquette alternative, je la préfère à l'étiquette rap. Parce que hip-hop, maintenant, ça n'existe plus. Même aux Etats-Unis avec David Guetta qu'est devenu le producteur number one de rap là-bas. C'est un lointain souvenir, très très plaisant mais voilà... Aujourd'hui, je préfère être classé dans l'alternatif avec les bons groupes electro, rock et rap plutôt que dans le rap français où il y a un nivellement par le bas. Où il faut tout de suite être accrocheur, où le petit de 14 ans ou le mec de 28 qui ne connaît pas grand chose à la musique va diriger ce que tu vas faire. Parce que clairement, quand tu vois un artiste faisant des choses très soft, c'est soit parce que c'est son truc, soit parce que c'est en ce moment ce qui sonne aux oreilles des non-avertis. Et nous, on n'est pas venu dans la musique pour faire du rap pour ceux qui ne connaissent rien au rap et qui ne veulent pas être violentés par un flow trop rapide, par un texte trop hardcore, par un beat trop violent... C'est un peu comme si les mecs du métal ou du hardcore se mettaient à faire des ballades à la Scorpion. Le rap fait exactement ça.

Du coup, nous aujourd'hui, ça ne nous dérange pas d'être classé n'importe où. En tout cas, ce qu'on sait, c'est qu'on pense vraiment faire du son Caution. Et tu as un dénominateur commun entre la pop, la soul, le rock, la variété etc. : c'est le chant. Malgré l'utilisation par les gens du même procédé d'expression, on diversifie quand même les genres en fonction du son. Je pense que le rap est en train de devenir ça. Avant, tu rappais, c'était du hip-hop. Aujourd'hui, tu rappes, tu peux être dans la catégorie rap caillera. Tu rappes sur des samples de Thelonious Monk, tu peux être hip-hop jazzy. Tu rappes sur de l'electro, tu peux être electro-rap etc. Et c'est pas plus mal car tu regardes tel artiste français, ça n'a rien à voir avec ce que tu fais.

 

 

D : Et tu n'as pas envie d'être assimilé à lui...

 

Nikkfurie : D'une, t'as pas envie et il n'aurait pas envie aussi : c'est pas forcément un dédain de ma part. C'est juste que tu n'as rien à voir avec lui, vous ne faites pas la même chose. Après, il y a des atomes crochus parce que nous, notre musique et notre genre principal, c'est le hip-hop, clairement. On a été ouvert à d'autres musiques, certes, mais le hip-hop pour nous, c'était la musique révolutionnaire et ça le reste toujours. On n'ose même plus appeler ça hip-hop parce que du coup tu passes pour un utopiste. Ou alors les mecs sont bloqués sur l'année 96, ce qui n'est pas une tare : chacun fait ce qu'il veut, mais quand les mecs te disent "c'est ça ! le hip-hop", tu es égaré parce que les mecs font quand même l'impasse sur des trucs de ouf, sur des légendes, sur les premiers, sur tout le label Def Jam qu'est arrivé avec une sorte de hip-hop rock très, très lourd qui n'est pas du tout comme celui de la Native Tongue ou de Pete Rock et compagnie. Ils font l'impasse sur tout ce qui est Afrikaa Bambatta...

Quand on était jeune, pour nous, c'était du hip-hop de regarder le film Break in avec Ice-T qui rappe sur de l'electro et les mecs qui breakent avec des bagues piquantes, des gants noirs et des trucs bizarres. Ca aussi, c'est du hip-hop. Et Pete Rock, c'est du hip-hop. Mais les affirmations de soi à travers la musique tue la musique. "Moi je suis le hip-hop, je suis dans le hip-hop, le vrai, le mien, celui avec des cuivres de jazz"... Bah ! ouai ! Toi et tes potes, vous avez peut-être besoin de ça pour exister mais pas nous. Pour nous le hip-hop, c'est cette musique ultra-créative qui est arrivée et qui englobe Beastie Boys, Pete Rock, Afrikaa Bambatta, Mobb Deep, 50 Cent, tout ce que tu veux mais ça englobe tout ça. Dans ce sens-là, on est on ne peut plus hip-hop. Aux Etats-Unis, nos titres ont bien fonctionné notamment grâce au film Ocean's 12, les mecs nous considèrent comme du hip-hop. Ils considéraient d'abord Thé à la menthe comme de l'electro vu qu'ils n'ont écouté que l'instru sur le film. Après être rentrés sur notre myspace, avoir acheté des titres sur i-tunes, les mecs ont considéré ça comme du hip-hop. Outkast, c'est du hip-hop au même titre que Lil Wayne ou Blackalicious. Et nous, on est dans cette lignée de globalité et de richesse de notre musique.

 

 

D :C'est vrai qu'aujourd'hui, ceux qui dénigrent le rap ont tendance à dire qu'Oxmo, ça n'est pas du rap car c'est trop bien pour être du rap... Et d'un autre côté, ceux qui affectionnent cette musique vont dire que LIM ou Alibi Montana, ça n'est pas du rap car ça n'est pas assez bien pour en être...

 

Nikkfurie : Moi, je pense que ce sont tous du rap. Après, c'est une question de sensibilité. Mais le truc d'enculé qu'on a quelque part participé à créer en se focalisant sur le petit jeune de 14 piges qui dicte notre musique, je m'inclus dedans mais forcément pas la nôtre à nous, La Caution, mais en général qui fait que des mecs peuvent faire des titres en se demandant c'est quoi l'expression à la mode. Genre je vais mettre "wesh ma gueule" à chaque début de mesure et dire un truc derrière, ça va être accrocheur. Quand tu rentres dans ce concept-là, forcément, les gens un peu plus basés sur la culture et compagnie ne vont pas être clients, ça va avoir un côté rédhibitoire et ils vont assimiler ça au rap.

Et vont du coup préférer un Abd al Malik, un Oxmo, un truc plus soft et basé sur une certaine poésie, pas forcément la nôtre parce que la nôtre est je pense super compliquée à refaire, faut vraiment rentrer dedans. Et ce qui est chant-mé et que j'échangerai pour rien au monde contre n'importe quel succès, c'est que quand quelqu'un rentre dedans, dans nos lyrics, et commence à capter la manière dont on mélange la réalité, la métaphore et la performance; après le mec est complètement dingue et pleins de choses lui paraissent fades à côté. Parce que justement, c'est ça qu'on essaie de faire, une sorte de musique populaire pointue. Le pointu est très important mais tu peux faire bouger les gens : il n'y a rien de pire qu'un concert deep où seuls les initiés comprennent. Mais par contre, quand le mec écoute ce que tu fais, il faut qu'il perçoive le talent littéraire derrière. C'est quand même de l'écriture, on enlève le rap, on enlève la musique, on enlève tout, ça reste de l'écriture. Et ce truc-là, tu peux le retrouver chez plein de gens. Les bien-pensants vont aimer par exemple le slam parce que c'est, entre guillemets, censé être plus intelligent que du rap. Pour nous, clairement non ! Parce que même chez quelqu'un qui fait quelque chose d'ultra cru, d'ultra cash, il peut y avoir un charme énorme. Comme les Cainris, un Ludacris c'est  : "j'ai mangé des chicken wings avec une meuf, j'étais bloqué sur son cul qu'était aussi gros que deux roues de tracteurs..." Ca peut paraître nul mais ça a un certain charme dans le contexte. Et on en revient à ce qu'on disait : le hip-hop c'est "fais ce que tu sais faire, fais-le à ta sauce, fais-le le mieux possible et ça claquera".

 

Bizarrement, certains journalistes et des gens du public se mettent en opposition à notre place alors que nous, on n'est vraiment pas opposé à quoi que ce soit du moment que c'est fait avec sincérité et talent. Que ce soit caillera, fêtard, old school, on s'en tape. C'est justement un mode d'expression complètement nouveau. La chanson ne permet pas à des gens de s'exprimer. Tu peux avoir un sens du rythme mais chanter comme un pied. Le rap, c'est la révolution. Ca s'est arrêté d'être la révolution parce que les gens ont mis des cases mais normalement le rap, c'est la révolution. N'importe quel mec peut faire du rap à partir du moment où il aime la musique et donc qu'il a capté les trucs rythmiques. Ca veut dire qu'en cloisonnant comme ça, on perd des mecs qui ont un talent de ouf mais qui seraient des skateurs, j'en sais rien, je caricature, ou des mecs qu'habitent au fin fond de la campagne, qui élevent des vaches mais qui ont un sens du rythme de dingue, une écriture de ouf, un truc assez fissuré en eux. Il y a des mecs qui pourraient faire des trucs de ouf grâce au rap parce que c'est la seule expression où tu n'as pas besoin d'aller prendre des cours de chant. Le hip-hop, c'est ça : tu peux t'exprimer corporellement en dansant, visuellement avec le graffiti, au niveau du djiing... T'as le truc de "fais-le toi-même", d'autodidactie qui est géniale. C'est révolutionnaire. C'est un peu ce qui peut se passer dans le tiers-monde où beaucoup de gens ne connaissent ni solfège ni rien et jouent magnifiquement bien d'un instrument. Le hip-hop l'a permis aux urbain. Tu peux pas rester en bas de ta tour à jouer de la guitare comme ça pour rien. Tu peux le faire dans la campagne au Maroc, au Vietnam, au Vénézuela ou au Congo parce que c'est cohérent avec le côté campagne, rural et tout ça. Mais là, dans une grande ville, la seule musique et le seul mouvement qui te permettaient de t'exprimer en autodidactie, c'était ça, le hip-hop.

Et malheureusement pour l'instant, il végète, il est mort. Le côté hip-hop comme on l'a connu, il est mort. Mais ce n'est pas le hip-hop qui est devenu comme ça, c'est la société. Quand tu vois qu'aujourd'hui tout le monde n'a qu'une envie, c'est de se "starac'ifier", tout le monde veut briller, être une star quitte à aller s'afficher dans des émissions télé qui n'ont aucun sens. La lose des gens, tu peux la voir à travers les facebook des gens qui se mettent en scène, "c'est notre moment de gloire"... C'est tellement ridicule qu'à un moment donné la profusion va forcément faire inverser la donne et on va revenir à quelque chose d'intéressant. Enfin, j'espère...

 

 

D : Tu as commencé par le rap ou tu as fait de la danse, du graff, du djiing ?

 

Nikkfurie : Moi, mes tout premiers rapports, ça devait être la danse dans le sens où je m'entraînais devant le film Break in à smurfer. Mais d'une, je n'étais pas assez bon et, de deux, j'étais trop timide à l'époque pour vouloir être danseur. Pour moi, c'était un truc un peu marginal qui ne me correspondait pas. Et puis à Noisy-Le-Sec, il y a avait très peu de mecs en mode danse. Par contre, très vite, je me suis mis à l'écriture parce que, quand j'écoutais les mecs rapper rythmiquement, je captais le truc et je trouvais ça tellement mortel, surtout en anglais. Je me disais "putain mais c'est impossible d'arriver à faire ressortir des émotions comme ça !" et, du coup, je me suis mis à écrire.

Et le son, c'est quand même assez longtemps après, environ 2 ou 3 ans quand on a rencontré notre premier DJ, DJ Cruz,  à l'époque où on a commencé à fréquenter TTC. Je le voyais bosser avec un Atari et sampler basique et j'étais plus que fasciné. Du coup, je faisais des sons chez des amis jusqu'à notre premier maxi. Le premier maxi sorti chez Assassin, je ne l'ai pas fait chez moi, je n'avais pas de machines, je n'avais pas d'oseille. Et ça a pris le pas sur le rap, je suis beaucoup plus compositeur que rappeur en terme d'investissement parce que j'ai tellement été rappeur, j'ai tellement écrit comme un acharné que, maintenant, c'est complètement automatique. Là, si, tout de suite, il faut poser, on peut partir sur n'importe quoi, un son lent, rapide, bizarre... A moins que ce ne soit pas bien, du moment que c'est cool, c'est tellement devenu automatique que voilà quoi ! Et pareil pour mon frangin qui, lui, a un truc en plus: une sorte de décalage naturel rythmique qui est presque irreproductible. Il part avec une micro-seconde de retard, c'est ouf ! Moi par exemple, quand je rappe ses textes, je les re-décale un poil dans la mesure. Seulement, il n'est pas décalé quand tu l'écoutes. C'est complètement dingue, ce qui fait que, rythmiquement, on avait un truc super intéressant et on l'a mis à profit.

 

 

D : Tu produis en grande majorité les instru de La Caution et j'ai remarqué que tu préférais composer que sampler...

 

Nikkfurie : Tu peux vite avoir des impasses dans les deux sens. Parfois, tu vas partir sur un sample que tu kiffes grave, forcément tu vas essayer de le travailler pour qu'on le reconnaisse pas tout de suite. Et tu arrives sur une impasse, ça le fait pas, si tu ne peux pas partir d'une base pour, après, rechercher des notes sur un synthé ou des claviers, des sons triturés, tu vas rester bloqué. Et inversement. Je compose quasiment à 90% sans boucles. Mais si, demain, j'ai une boucle qui tue, je n'aurais aucun scrupule à bien la mettre en scène. Et en même temps, je me suis créé quelque part ma propre banque de données de notes samplées, donc de disques mais qui me crée mes propres synthés un peu chelou : c'est hyper intéressant. Mais j'ai aussi de vrais synthés; il n'y a vraiment pas de règles et c'est pour ça que je me retrouve bien dans cette manière de faire electro hip-hop d'aujourd'hui où tout est permis. Tu peux aller dans n'importe quel vibe, ça peut être hardcore, être inspiré du rock, de la pop, de la new wave, de la funk mais tu en feras ton propre truc.

 

 

 

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D : Récemment, j'ai réécouté le cd d'instrumentaux d'Asphalte Hurlante sur l'ultime édition et je me disais "les 3/4 des instru sont dingues mais qui pourraient rapper dessus hormis Hi-Tekk, Nikkfurie et Les Cautionneurs ?"...

 

Nikkfurie : Je te dirais même Les Cautionneurs... Honnêtement et sans être monomaniaque, je suis complètement ouf des deux albums mais, dans le premier, tu as un côté brut que tu retrouves un peu moins dans le deuxième, je pense. Un côté peut-être plus dark. Déjà concernant le deuxième, on parlait de longévité et je pense que le premiers album, dans 20 ans, tu l'écoutes, tu peux ressentir des émotions. Assez dark, assez profondes, assez deep. Mais c'est ce truc-là qui nous fascine dans la musique, qui fait qu'un morceau comme 93 Til Infinity de Soul of Mischief, je pourrais l'écouter même quand j'aurais 67 ans. Et pourtant c'est une boucle, là c'est une vraie boucle pour le coup mais il y a un côté deep, un côté planant qu'on retrouve dans le deuxième album sur certains titres et sur quasiment tous dans le premier.

Et ce truc-là, moi j'en suis hyper fier. Autant nous, on n'est pas là pour s'affirmer en tant que personne : "ouai je viens de la banlieue"  parce que ça on s'en bat les couilles, on n'a rien à prouver à personne et certainement pas à un mec qui habite à Poitiers ou à Angers, peu importe, on s'en fout. Mais par contre, il y a un égocentrisme ultra intéressant qui fait que j'aurais pu ne pas réussir dans la musique, je continuerais à en faire. Parce que moi, quand je fais un Metropolis ou un Retrospectives, le son est fini - à l'époque en plus, je bossais au casque parce que je bossais encore chez mes parents - je l'ai dans le casque et je peux l'écouter pendant 2 h et demie, en boucle, comme ça. C'est à dire que je le fais pour moi puis pour les gens. Ce qui fait que si, demain, les gens ne sont plus là, je le ferais pour moi. C'est mes jeux-vidéos et mes films cultes à moi, ma musique. Quelque part, ça m'inspire ça, le premier album. Peut-être aussi parce qu'il a été fait dans un concept d'archaïsme total. Et honnêtement - ça peut paraître vantard et j'en suis désolé mais je suis obligé de dire ça - moi-même, je me demande comment j'ai pu faire ça avec un Atari et S2008. L'ingé son qu'a mixé le truc, Mitch Olivier qu'est un super ingé de l'époque, assez connu, par exemple avait halluciné sur un truc. A un moment donné, tu as une sorte son qui ressemble à une guitare mise à l'envers, remise à l'endroit et il me fait "ouai, vous avez samplé ?????". J'arrive, je fais "nan", "mais si, ça c'est grave la manière de faire de ?????". Je connaissais même pas ????, enfin juste de nom. En fin de compte, ce que moi je faisais parce que je n'avais que 40 secondes de sample, j'inventais des trucs qui étaient exactement ce que des gens faisaient dans un studio avec 80 000$ par piste de plug branché. En inversant des sons saturés, en les remettant à l'endroit et en composant l'harmonie sur les trucs à l'endroit.

 

 

D : A la Mac Gyver...

 

Nikkfurie : Ouai, une sorte de Mac Gyver mais parce que je n'avais pas le choix, je n'avais pas assez de temps et il y avait un grain que je recherchais. Et quand j'y repense aujourd'hui, avec une configuration beaucoup plus simple qu'avant puisque j'ai mon propre studio, refaire ça, j'en serais incapable. Je serais capable de refaire le même truc avec la technologie mais sans... Tu me remets devant une Atari, je serais en lose ! Mais après, c'est normal, c'est un peu comme si on demandait à quelqu'un de regarder la télé sur une Funken noir et blanc, ce serait un peu chiant. Mais quelque part, voilà, tu parlais du premier album et ça fait hyper plaisir puisque dedans il y a quelque chose de brut qui pour moi traversera les âges et qu'on retrouve dans le second par bribes. On a un autre truc dans le deuxième qui est beaucoup plus scénique et qui donc adoucit le côté deep de certains morceaux. Même si ces deux albums n'avaient pas fonctionné, qu'on les avait faits juste pour nous, je serais hyper content, ce serait de la musique que j'écouterais régulièrement. On me dirait "tu es fou", je dirais "ce n'est pas grave, c'est ce que j'aime".

 

 

D : C'est marrant que tu dises ça parce que, souvent, quand on écoute certains rappeurs en interview, non seulement ils n'écoutent pas de rap français mais ils n'écoutent même pas leurs propres albums...

 

Nikkfurie : Bah ! C'est incohérent !. Après, là 5 ans plus tard, je t'avoue que je suis pas venu dans la voiture en écoutant Player, tu vois. Mais bien sûr que j'écoute ma musique. J'aime la musique qui me transporte. Je vais écouter Little Wings de Jimmy Hendrix, ça va me transporter. Si je fais de la musique qui, j'estime, va me transporter, si je ne l'écoute pas, c'est incohérent ! C'est pas du tout par égocentrisme ou quoi que ce soit. Il y a certains de nos morceaux que j'écoute beaucoup moins.

 

 

D : Ca prouve bien que votre musique, vous la faites pour vous... Alors que parfois, avec d'autres rappeurs, on a l'impression qu'elle ne leur correspond pas et qu'ils la font pour un certain public, selon la demande.

 

Nikkfurie : On la fait pour nous et on a découvert via le premier album qu'il y a des gens qui ont une acuité musicale qui ressemble à la nôtre. Et du coup, en la faisant pour nous, on la fait pour eux en même temps. C'est-à-dire qu'en étant le plus exigeant possible pour nous, je pense que ces gens-là seront satisfaits. Cette méthode-là, c'est ce qu'il y a de beau dans la musique, dans l'art. Aujourd'hui, c'est ce qui manque puisqu'on recherche l'efficacité. Et puis tu as les mecs qui se branlent sur des trucs vides de sens, dans l'art contemporain notamment où tu dois aller t'inventer des significations... Aujourd'hui, soit tu as l'esbrouffe, soit tu as l'efficacité, donc la putasserie. A l'image de l'époque, peu de gens sont intéressants. Très peu d'écrivains sont intéressants, très peu de comédiens, très peu de films...

Si je voulais dessiner par exemple, je n'aurais aucun mal à me dire "putain mais c'est de la grosse merde ce que je fais, j'arrête tout de suite" tu vois. Mais aujourd'hui, tu n'as pas ce truc-là, quoi!  Il y a des gens qui sont des superstars du rap et qui ont un niveau très limité : des mecs en MJC sont meilleurs qu'eux, ce qui n'est pas normal. Un mec qui joue en district ne peut pas être plus fort que Ronaldinho, ce n'est pas possible ! Il n'y a que dans le rap français que ça l'est. Voilà en gros notre manière de voir les choses là-dessus.

 

 

D : Ca révèle bien qu'aujourd'hui on est dans un désert culturel complet...

 

Nikkfurie : Clairement. Et en plus, bizarrement, il y a un élitisme parisien, auquel on nous a même associé au début, qui participe à ça. Les gens qui sont assez simples dans leur approche passionnelle de l'art, de la culture et de la musique, tu les vois dans les festivals, que ce soit en province, en Belgique... Tu vois des gens qui viennent pour ce qu'ils ressentent. Et étrangement, les gens pensent qu'on est un groupe qui correspond à une tranche d'âge plus élevée. C'est vrai qu'en dessous de17 ans, tu en as qui vont aimer Thé à la menthe mais c'est tout. Mais je vois énormément de jeunes entre 17 et 22 ans, ces âges-là, qui sont guidés par ce qu'ils ressentent. Ils n'ont pas encore forcément les armes pour comprendre que La Caution, tu vas retrouver peut-être du New Order dedans mais, par contre, ils sont exactement comme moi à 13 ans quand je tombe sur Run DMC - King of Rock et que je suis comme un fou. Moi, je n'ai rien à voir avec le rock et tout ça, je n'écoute que la funk des grands-frères et la musique arabe des parents, pourtant je suis comme un fou. Il n'y a aucune raison, je n'avais pas le background qui me permettait de comprendre. Du coup, ce truc-là, ça me fait un pincement au coeur quand je le vois chez les gens. On n'est pas de grands mélancoliques non plus, tu vois mais, quelque part, c'est  pour ça qu'on est venu dans la musique. Le fait qu'on puisse redonner ce petit sentiment à d'autres gens, on aura réussi un truc. Après, il est temps que les gens talentueux pètent le score aussi, trouvent le petit subterfuge pour pouvoir péter le score aussi. Et ça concerne tout : la musique, le journalisme, la comédie...  Il n'y a que comme ça que la culture restera forte. Moi quand je tombe sur un spectacle comique, les blagues sont toutes pétées, c'est nul à chier, c'est pas moyen, c'est nul à chier. Les superstars font des films très médiocres, les mecs talentueux sont mis de côté. La musique, je ne t'en parle même pas... Il y a des trucs, c'est de l'insulte à ton intelligence. Je suis d'accord : oui, le marché du easy listening et tout ça... Mais tu as des trucs, c'est vraiment du foutage de gueule. C'est-à-dire que les mecs se disent "on se fout de votre gueule et ça va nous rapporter de l'argent". Mozart Opéra Rock... C'est terrifiant...

Du coup, tu espères que les mecs qui ont des choses à dire vont peut-être pas édulcorer mais trouver un détour au sens interdit pour arriver à envoyer ça aux gamins. Plus les gamins se construisent musicalement, cinématographiquement, artistiquement avec de la merde, plus la culture de demain en pâtira. Et dans la littérature, c'est encore pire. C'est pour ça que les mecs se branlent à te sortir des citations du passé. Notre époque se branle sur le passé et ça, ça veut tout dire. C'est pour ça que j'aimerais que chaque mec qui a un truc de psycho, que ça plaise ou non, essaie de l'amener. Après, c'est pas parce que c'est psycho que c'est bien non plus hein...

 

 

D : Oui justement, c'est un peu le revers de la médaille, maintenant on a un peu tendance à glorifier l'underground et à descendre le mainstream, sans vraiment se fier à la qualité...

 


Nikkfurie : Non, parce qu'il y a des trucs très mauvais dans l'underground. Mais en général, les mecs qui n'ont pas de but, c'est toujours mieux. Que ce soit un écrivain, un journaliste, les mecs vont arriver là grâce à leur talent. Même si tu es ermite, si tu as du talent à la flûte, un jour, un mec va le voir et te dire "va plutôt là". Ton parcours est défini par ce que tu as en toi. Tu peux avoir une envie parce que tu en ressens le besoin mais, quoi qu'il arrive, si tu n'as pas le talent, tu ne peux que te baser sur l'esbrouffe. Et là où l'esbrouffe est devenue dangereuse, c'est que ces dernières années, les gens arrivent à s'auto-convaincre que ce n'est pas de l'esbrouffe. Moi, si je deviens peintre demain et que je te fais ça là (il pointe du doigt une peinture accrochée à un mur), cette peinture dégueulasse et que je suis en train de te dire "là tu vois quelque part, on ressent que la vie est carrée dans la...", si je rentre chez moi et que je le crois vraiment, c'est que je suis devenu un gol-mon. Par contre, si je t'ai couillé, bon bah je t'ai couillé, point barre. Je rentre chez moi, je sais qui je suis. Et je pense que quelqu'un de vraiment intéressant n'a pas ce besoin d'esbrouffe... Il saura l'utiliser et il faut savoir l'utiliser parce qu'il n'y a pas de raison qu'il n'y ait que la musique de merde ou l'art de merde qui s'en serve.

C'est pour ça que nous, on a créé Kerozen pour nous aider à utiliser cette esbrouffe, ce business, ce truc industriel pour pouvoir arriver un peu sur tous les plans. Et on a réussi à faire un truc assez ouf finalement. On a créé un groupe assez international. On a tourné dans une dizaine de pays, juste sur de l'estime. Et on a un buzz dans plein de pays alors qu'on rappe en français sur 90% des titres. Il m'est arrivé d'envoyer les paroles traduites parce que ça allait être diffusé sur une série américaine ou je ne sais quoi en disant au mec : "tu vas pas trouver quelqu'un qui va te le traduire, je te le traduis", il me dit "non non, c'est un prof de français de Columbia qui va le faire" puis dans la foulée "nan ouai, il n'a rien compris". Ca veut dire qu'avec un truc ultra-compliqué et très franco-français, on a été quelque part assez reconnu à l'étranger. Et ça, je pense qu'il n'y a qu'une certaine pertinence artistique qui peut te le donner quoi... C'est ça, je pense, qui est le plus beau dans l'art.

 

 

D : D'ailleurs, il suffit d'aller sur youtube, on voit beaucoup de commentaires d'Américains, d'Anglais, d'Allemands... La plupart ont dû découvrir La Caution avec Thé à la Menthe et ils ont fait l'effort de creuser...

 

Nikkfurie : Grave. C'est là que tu te dis que c'est sans fin : quand tu fais un bon album, de bons titres, le mot "marché", " Est-ce que ça marche ou pas ?", c'est assez abstrait en réalité. Il y a un autre truc, c'est de rester, toute proportion gardée hein, dans l'Histoire ou pas. Même une petite histoire, juste un mec un peu barré dans 30 piges, il est là comme un ouf "putain mais ces mecs-là, ce truc là !" et que ça lui fasse créer d'autres choses. Un peu comme nous avec d'autres mecs, rien que ça, je trouve ça génial, cette filiation de l'art. Voilà, on a eu la chance de se retrouver sur un gros blockbuster qui a fait connaître notre taf un peu partout et c'est chanmé quoi !

 

 

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D : Qu'est-ce tu penses de l'époque Time Bomb ?

 

Nikkfurie : C'était cool Time Bomb mais moi, çela ne m'a pas marqué comme vous, les  jeunes, ça aurait pu vous marquer parce qu' on va dire que je comprenais aisément ce qu'ils faisaient au niveau lyrical. C'est tout le truc d'écrire comme les Américains...

 

D : Oui, tu n'étais pas bluffé en fait...

 

Nikkfurie : Non, je n'étais pas bluffé. Je trouvais ça bien, honnêtement : les Lunatic, X-Men et compagnie, j'ai toujours trouvé ça bien. Je pense que ouai, c'est notre génération de mecs qui ont grandi en écoutant de bons rappeurs américains, en comprenant ce que font les bons rappeurs américains. Pour moi, dans cette équipe-là, Booba sortait du lot, même à la base parce qu'il avait dans son écriture, ses punchlines, une simplicité plus forte que les autres. Voilà, maintenant, je t'ai dit, je trouvais ça bien mais je n'ai pas été transcendé. Je pense qu'il y a des gens, surtout de ta génération, qui peuvent en parler beaucoup mieux. Vous êtes vraiment la génération qui a été transcendée par toute cette époque, de Time Bomb à ATK. Un peu comme une génération suivante qui devait avoir 19/20 ans au moment de la sortie d'Asphalte Hurlante et qui a été complètement psycho sur ça, sur ce truc assez compliqué au niveau des rimes et compagnie.

Moi, dans le rap français, honnêtement, les seules personnes qui m'ont fait ressentir un truc de ouf, c'est NTM. Dans une autre mesure, Lionel D, IAM et Assassin. Mais réellement NTM, et ce n'est même pas pour envoyer des fleurs mais, pour moi, jeune du 93, complètement sur l'espèce d'agressivité de la musique qu'avaient Run DMC, Public Enemy, Tuff Crew et tout ces trucs-là, NTM, c'est l'un des plus grands groupes français, toutes musiques confondues. Maintenant, je ne pense pas que leurs derniers albums soient moins biens mais il y a moins cette magie... Par contre, leurs 3 premiers albums sont pour moi exceptionnels. C'est le seul truc français qui m'a transporté à ce point. Je pense qu'IAM et Assassin ont eu des titres fantastiques ainsi que Lionel D. Quand je dis ça, Squat se fout de ma gueule mais il y en a quelques-uns que je trouvais hyper sympa avec un côté mélancolique et tout... C'est une question d'époque, NTM c'est mes Ill à toi quelque part. On peut être les NTM à quelqu'un, tu vois et c'est ça qui est chanmé.

 

D : J'ai évoqué Time Bomb parce que, dans une vieille interview des Cautionneurs parue sur 90bpm, l'un d'entre vous disait que Time Bomb avait créé une certaine émulation et l'avait poussé à taffer pour être encore encore meilleur.

 

Nikkfurie : Ils ne nous ont pas poussé à écrire mais, honnêtement, je pense que Time Bomb a fait du bien au rap, comme La Cliqua, parce qu'ils ont amené un truc assez costaud au niveau emceeing. Et il fallait relever le défi, à sa manière, parce que beaucoup de gens les ont pompés. Des Ill, des Booba et des Ali, il y en avait à tous les coins de rue à cette époque-là. Nous, on n'était pas du tout dans le même délire, surtout pas de les pomper ou quoi que ce soit, mais on avait notre truc qui, je pense, était peut-être encore plus poussé que celui de TIme Bomb au niveau emceeing, qui fait qu'on nous a comparé quand on est arrivé à des mecs comme Blackalicious ou Cannibal Ox qui sont clairement, pour moi, techniquement, les meilleurs rappeurs. Gift of Gab est exceptionnel mais il est complètement basé sur la technique. Nous, nous avons peut-être un peu plus de fond. Mais clairement, à un moment donné, il fallait arriver avec du costaud, que ce soit nous, que ce soit l'autre, c'est bien, ça donne l'envie à d'autres d'arriver à leur tour avec du costaud.

 


D : Et puis dans les années 90, il y a cette émulation : les classiques s'enchainaient, tu ne pouvais arriver avec un disque de merde, fallait sans cesse se renouveler...

 

Nikkfurie : C'est clair. Mais d'un point de vue clairment technique, je ne sais même plus quoi inventer. C'est une horreur. Le multisyllabique ultra travaillé, lent, rapide, mélangé, on avait tout fait. En 96, on le faisait déjà, c'est peut-être pour ça qu'on n'a pas été impressionné par qui que ce soit. Parce que nous, c'était ça chez les Cainris que nous kiffions. On se disait : "merde, comment ils font !?". On a vite compris le principe, la technique et nous les avons mis en oeuvre. Et du coup, aujourd'hui, il y a des mecs qui peuvent paraître techniques alors que ce sont des choses qu'on a réalisées dans les années 90.

 

 

D : Qu'est ce que tu penses de la Sexion d'Assaut ?

 

Nikkfurie : La Sexion d'Assaut, c'est quelque chose qui correspond pile poil aux jeunes d'aujourd'hui. Moi, je trouve que c'est le groupe qui représente le plus la jeunesse des banlieues d'aujourd'hui. Au niveau de l'expression, de la manière de s'exprimer, l'envie de ne pas se dramatiser tout seul... Moi, je trouve que le rap français trop dramatique, ça ne ressemble pas aux quartiers : les jeunes ne sont pas comme ça. Ils ont ce second degré en mode ghetto et puis tu as des trucs intéressants dans l'envie rythmique. Je n'ai pas tout écouté, je ne pense pas que ça me passionnera, c'est peut-être aussi pour les plus jeunes que moi, j'ai 33 ans, je suis dans d'autres musiques. Mais honnêtement, je pense que ce n'est pas mal si en tout cas le rap jeune prend la direction de ce que fait la Sexion d'Assaut. Parce que la "caïratisation" pour rien, en décalage avec la réelle jeunesse et qui fait que tu as un petit jeune qui va rapper, qui a galéré pour payer l'entrée d'un open mic à 5 euros, il rappe, il dit qu'il a 30 kg sous son lit, qu'il a des fusils, qu'il est dangereux... Ca a créé du fantasme qui ne sert à rien. Alors que là, la Sexion d'Assaut, je pense que c'est assez juste comme délire. J'écouterai leur album à l'occasion.

 

D : Je ne suis pas un grand fan mais il paraît que leur album est beaucoup moins bien que ce qu'ils ont fait auparavant sur mixtapes ou en freestyle vidéo...

 

Nikkfurie : C'est marrant ça parce que j'avais déjà entendu certains de leurs freestyles et ça ne m'avait pas marqué plus que ça. Et justement, je trouve leurs titres sympas là, les deux qui tournent (qui devaientt être Désolé et Casquette à l'envers à l'époque ndlr). Il y a un côté tellement simple que je trouve qu'ils claquent. Après, c'est un avis purement objectif, de mec en dehors...

 

D : Sinon, pour en revenir à tes influences, il me semble que ton frère et toi êtes notamment de gros fans de Run DMC...

 

Nikkfurie : Run DMC, c'est plus dans l'état d'esprit, dans l'énergie, dans le fait d'utiliser un peu de rock et d'electro puisque c'est par ça que nous avons connu le rap. Mais nos influences rapologiques on va dire, c'est toute la scène du New Jersey qui sont les influences d'un mec  comme Eminem, de pleins de keums. Tout ce qui va de Def Squad à Organised Confuzion en passant par Outsidaz, Artifacts... On va dire qu'on voit les choses de la même manière mais on ne s'est pas inspirés de qui que ce soit en réalité. Organised Confuzion font partie des mecs qui maîtrisent le mieux la rythmique dans le rap. Ils ne sont peut-être pas considérés à leur juste valeur... Voilà, nous en tout cas, c'est vraiment toute cette scène du New Jersey qui ralentit, accélère les mots, bosse vraiment beaucoup sur les syllabes avec un gros sens de l'égotrip que nous avons sans doute moins. Après, on nous a comparés à Cannibal Ox, Blackalicious et compagnie...

 

 

D : Ce n'est pas vraiment une inspiration mais davantage une sorte de résonnance outre-atlantique...

 

Nikkfurie : Ouai voilà, notre oreille est similaire à la leur dans la manière de voir le rap.

 

 

D : Des projets de prévu pour Les Cautionneurs ?

 

Nikkfurie : Je sais qu'Izno et 16s écrivent leurs trucs. C'est pour leurs solos. Il n'y a plus de truc des Cautionneurs de prévu en équipe. La Caution, ça représente déjà beaucoup de travail donc nous, on focalise là-dessus.

 

 

D : L'album des Cautionneurs a été une bonne carte de visite...

 

Nikkfurie : Grave et puis ils ont des capacités violentes. C'était pour qu'ils s'exercent à faire un album et qu'aussi les gens remarquent que les mecs étaient au niveau. Parce que ce n'est pas facile -c'est un peu racontard- d'être sur le même morceau que nous. Faut avoir un peu de level. Et voilà, ce qu'on se disait, c'est que ça allait les pousser et, en même temps, montrer aux gens que les mecs étaient opérationnels. Et je pense que les trois le sont dans un délire différent, à la fois dans l'énergie, la manière d'écrire...

 

 

D : Récemment, je suis tombé sur la tape de Cuizinier et Saphir et il y a un très gros son dessus : Guerav toi...

 

Nikkfurie : Super morceau. Saphir me disait : "J'ai envie de le mettre dans la tape, j'ai envie de le mettre dans la tape". On l'avait  fait au studio en one shot comme ça un soir où moi j'avais le son, je kiffais le son et j'avais cette idée de refrain, je le pose et je me dis : "Tiens, venez, on en fait un titre". D'ailleurs, c'est un des morceaux que beaucoup de gens ont aimé dans leur tape. Mais c'est pas du tout un titre qui ressemble à leur tape, c'est vraiment un titre Cautionneurs.

C'est clair que le morceau a une vibe assez entrainante, qui claque. Il aurait pu être sur un album.

 

 

 

 

 

Merci à Nikkfurie et son équipe pour le temps consacré. 

 Interview réalisée et retranscrite par Diamantaire.

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